Après les affrontements de Niamey fin août, le pouvoir de Abdourahamane Tiani tente de reprendre le contrôle de l’armée. Arrestations, remaniement de l’état-major, désertions dans les forces spéciales et accusations d’implication étrangère : derrière la mutinerie, c’est la cohésion même de l’appareil sécuritaire nigérien qui apparaît fragilisée.
La mutinerie de la fin août n’aura pas été un simple épisode de contestation militaire. Elle semble avoir ouvert une crise plus profonde au sein de l’appareil sécuritaire nigérien. Les affrontements survenus à Niamey dans la nuit du 28 au 29 août ont opposé principalement des éléments des forces spéciales à la garde présidentielle, avec l’appui des militaires russes de l’Africa Corps.
Depuis, les arrestations se poursuivent, tandis que le pouvoir cherche à identifier les responsables et à reprendre le contrôle de la chaîne de commandement. Parmi les épisodes les plus significatifs figure l’interpellation, le 1er septembre, de Kalla Moutari, ancien ministre de la Défense sous Mahamadou Issoufou et figure du PNDS.
Arrêté après le coup d’État de 2023 puis libéré en avril 2025 dans le cadre des mesures de réconciliation issues des assises nationales, il se trouve de nouveau détenu à Niamey. Les raisons précises de cette interpellation restent, selon les informations disponibles, inconnues.
Des accusations qui dépassent les frontières
Un autre élément nourrit les interrogations : le témoignage vidéo d’un militaire se présentant comme le capitaine Roger Gabriel, qui affirme avoir été contacté avant la mutinerie par des éléments du Bataillon de sécurité et de renseignement du Commandement des opérations spéciales nigérien.
Le militaire affirme également avoir reçu des appels évoquant une éventuelle implication du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Tchad, ainsi qu’une intervention qui aurait été, selon son interlocuteur, préparée avec l’appui de forces spéciales françaises. Ces accusations ne sont à ce stade pas étayées par des éléments indépendants permettant de les établir. Elles ont néanmoins provoqué des réactions politiques et diplomatiques, notamment au Tchad.
Le président Mahamat Idriss Déby a ainsi publié un verset coranique appelant à ne pas « mêler le faux à la vérité ». Une réaction indirecte, mais qui témoigne de la sensibilité de ces accusations dans une région déjà traversée par de profondes tensions entre régimes militaires et gouvernements civils. Le Bénin, lui aussi, a rejeté les accusations de soutien à une déstabilisation du Niger.
Le général Tiani reprend la main sur l’armée
La réponse du général Abdourahamane Tiani passe désormais par une reprise en main de l’appareil militaire. Le chef d’état-major des armées, Moussa Salaou Barmou, anciennement formé par les États-Unis à la lutte antiterroriste et considéré comme populaire auprès des troupes, a été remplacé par le général Mahaman Sani Kiaou, jusqu’alors chef d’état-major de l’armée de terre.
Le mouvement ne s’arrête pas là. Le général Abou Zataka prend la tête de l’armée de terre, tandis que le général Ismael K. Sidi Omar, ancien commandant de la base 101 de Niamey, devient numéro deux de l’état-major. Cette recomposition poursuit plusieurs objectifs : restaurer la discipline, limiter les désertions et réorganiser les forces engagées dans la lutte contre les groupes armés.
Mais elle révèle surtout une difficulté majeure : la crise n’est plus seulement à l’extérieur des casernes. Elle se trouve désormais au cœur même de l’armée.
Le facteur russe change la donne
L’implication de l’Africa Corps russe dans la reprise de contrôle de Niamey constitue un autre élément stratégique. La présence russe permet au pouvoir de disposer d’un partenaire sécuritaire extérieur au moment où les relations avec plusieurs partenaires occidentaux et régionaux se sont considérablement détériorées.
Mais elle peut aussi produire un effet paradoxal : renforcer le pouvoir tout en accentuant les tensions au sein d’une armée dont une partie des officiers pourrait accepter difficilement qu’une force étrangère joue un rôle dans le règlement d’une crise interne. C’est précisément l’un des défis auxquels les nouveaux responsables militaires devront répondre.
Et le silence sur les pertes ?
À ce stade, la pouvoir n’a toujours pas rendu public un bilan détaillé des affrontements de Niamey. Cette absence d’informations alimente les spéculations et complique l’évaluation indépendante de la situation. Le Niger se trouve ainsi confronté à plusieurs crises simultanées : sécuritaire, militaire, politique, diplomatique et informationnelle. Le pouvoir de Tiani semble avoir contenu la mutinerie.
Maintenant, il faudrait nécessairement régler les causes qui l’ont rendue possible. La question centrale est désormais celle de la cohésion des forces armées nigériennes. Les nouvelles nominations permettront-elles de restaurer l’autorité du commandement et de limiter les désertions ? La présence russe contribuera-t-elle à stabiliser durablement le régime ou nourrira-t-elle de nouvelles tensions internes ?
Et surtout, les accusations d’implication de pays voisins resteront-elles au stade de déclarations invérifiées ou donneront-elles lieu à des éléments permettant d’en établir la réalité ? À Niamey, la bataille la plus importante n’est peut-être plus celle qui oppose le pouvoir aux groupes armés. Elle se joue désormais dans la capacité du régime à maintenir l’unité de son propre appareil de sécurité.
Et dans un Sahel où les frontières politiques, militaires et géopolitiques se redessinent rapidement, une fracture durable au sein de l’armée nigérienne dépasserait largement les murs des casernes de Niamey.