À Jérusalem comme à Kinshasa, le président congolais Félix Tshisekedi cherche à transformer les crises en leviers diplomatiques et politiques. Avec Israël, le président congolais veut passer de l’amitié aux résultats. Dans le même temps, il engage un dialogue national dont l’architecture suscite déjà la méfiance de l’opposition. Deux fronts, un même impératif : reprendre l’initiative.
Félix Tshisekedi veut-il changer de tempo ? Les dernières semaines suggèrent en tout cas une volonté de reprendre la main sur plusieurs dossiers stratégiques à la fois. À Jérusalem, le président congolais a effectué, à l’invitation d’Isaac Herzog, une nouvelle visite de travail après celle de 2021. La séquence intervient moins d’un an après le déplacement du président israélien à Kinshasa, en novembre 2025.
Cette fois, le message est moins protocolaire : Kinshasa et Jérusalem veulent donner un contenu opérationnel à leur rapprochement. La présidence congolaise confirme que les discussions ont porté sur la sécurité, la défense, l’agriculture, l’eau, la santé, les technologies, la formation et l’investissement. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a parlé d’une « grande amitié » à approfondir.
Félix Tshisekedi, lui, veut un partenariat « moderne, pragmatique et mutuellement bénéfique », mesuré non seulement aux accords conclus mais à leur mise en œuvre et à leurs résultats.
Israël : sécurité, technologie et souveraineté
Pour Kinshasa, l’intérêt de la relation israélienne tient à la combinaison de plusieurs savoir-faire recherchés : sécurité, agriculture, gestion de l’eau, innovation, technologies et formation. Mais la dimension sécuritaire reste centrale. La crise persistante dans l’Est de la RDC donne à cette coopération une portée particulière. La RDC a réaffirmé à Jérusalem l’attachement de Kinshasa à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la RDC.
La présidence congolaise souligne également que la sécurité et la défense figuraient parmi les principaux sujets discutés avec Netanyahu. Le choix israélien ne signifie pas pour autant un basculement exclusif de la diplomatie congolaise. Kinshasa multiplie les partenariats et les canaux de négociation. L’objectif semble davantage être la diversification des capacités et des soutiens extérieurs.
Alors que la RDC tente de consolider sa position face à la crise de l’Est. Cette relation possède aussi une dimension économique. La présidence congolaise avait annoncé, avant le déplacement, l’évaluation des possibilités d’investissement israélien, notamment dans le cadre du corridor de Lobito.
À Kinshasa, l’autre bataille est politique
Mais pendant que Félix Tshisekedi cherche à renforcer ses marges de manœuvre à l’extérieur, une autre bataille se joue à l’intérieur. Le chef de l’État a annoncé en juillet l’organisation d’un dialogue national inclusif, présenté comme un instrument destiné à consolider la paix, la cohésion nationale et la stabilité des institutions. Le 13 septembre, une ordonnance présidentielle est venue créer le Comité d’organisation chargé d’en poser les premiers jalons.
Selon le texte rapporté par les sources disponibles, ce comité devra notamment définir les paramètres du dialogue et identifier ses besoins financiers, techniques, logistiques et sécuritaires. C’est précisément là que l’opposition voit un problème. Le fait que le président nomme les responsables du comité, son coordonnateur et les membres de son secrétariat technique alimente le reproche d’un processus trop directement contrôlé par le pouvoir.
Dans les camps de Joseph Kabila, Moïse Katumbi et Martin Fayulu, les premières réactions sont donc particulièrement critiques. Le paradoxe est désormais posé : comment organiser un dialogue réellement inclusif lorsque celui qui en fixe les premières règles est lui-même l’un des protagonistes de la crise politique ?
Le pari de l’ouverture
Tshisekedi dispose néanmoins d’un argument : il avait annoncé dès juillet, avec l’appui des confessions religieuses, la volonté d’ouvrir un dialogue national. En août, il en a officiellement annoncé l’ouverture, avec une durée maximale de trois mois et l’ambition affichée de traiter les causes structurelles de l’instabilité congolaise. Le véritable enjeu sera donc moins la création d’une structure administrative que la crédibilité du processus.
Qui sera autour de la table ? Avec quelles garanties ? Quel rôle pour l’opposition, la société civile, les confessions religieuses et les acteurs directement concernés par la crise sécuritaire ? Quelles conclusions pourront être mises en œuvre ? Pour le président congolais, le risque est clair : un dialogue perçu comme contrôlé par le pouvoir pourrait renforcer la défiance qu’il cherche précisément à réduire.
À l’inverse, une ouverture suffisamment large pourrait devenir un instrument de décrispation politique et renforcer la position de Kinshasa dans les négociations régionales.
Deux diplomaties, une même équation
La séquence israélienne et le dialogue national apparaissent ainsi comme deux faces d’une même stratégie : accroître les marges de manœuvre de l’État congolais. À l’extérieur, Félix Tshisekedi cherche des partenariats capables d’apporter technologie, sécurité, investissements et expertise. À l’intérieur, il cherche à reconstruire un minimum de consensus politique autour de l’État et de la question sécuritaire.
Le succès de cette stratégie dépendra toutefois d’un même facteur : la capacité à transformer les annonces en résultats vérifiables. À Jérusalem, cela signifie des projets, des investissements et des capacités effectivement opérationnelles. À Kinshasa, cela signifie un dialogue suffisamment inclusif pour ne pas apparaître comme une simple mise en scène politique.
Pour Félix Tshisekedi, l’heure n’est donc plus seulement à l’initiative. Elle est désormais à la preuve.