Afrique : quand les langues se rencontrent, certaines disparaissent

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La langue est aussi une affaire de géopolitique

Du français à l’anglais, du portugais à l’arabe, les langues héritées de la colonisation cohabitent avec près de 3 000 langues africaines. Derrière ce multilinguisme exceptionnel se joue une bataille décisive pour l’éducation, la souveraineté, l’économie, la culture et même la géopolitique du continent.

L’Afrique est probablement le continent où la question linguistique révèle le mieux les contradictions de la construction de l’État moderne. On peut y être éduqué en français, travailler en anglais, commercer en haoussa, prier en arabe, négocier en swahili et parler à sa famille dans une langue locale. Cette extraordinaire superposition linguistique constitue une richesse.

Mais elle peut aussi devenir une machine silencieuse à faire disparaître des langues. L’UNESCO estime que l’Afrique abrite entre 1 500 et 3 000 langues, soit environ un tiers des langues parlées dans le monde. Le paradoxe est saisissant : l’Afrique possède l’une des plus grandes diversités linguistiques de la planète, mais une fraction seulement de cette richesse bénéficie d’un véritable statut institutionnel.

Le français, l’anglais, le portugais : langues d’État, langues de puissance

Le français, l’anglais, le portugais, l’espagnol et l’arabe ne sont pas simplement des moyens de communication hérités de l’histoire. Ils sont devenus des instruments de pouvoir. Ils structurent l’administration, la justice, l’enseignement supérieur, la diplomatie, les affaires, les médias et une grande partie des échanges internationaux.

L’anglais ouvre les portes de Londres, Washington, Nairobi, Lagos ou Johannesburg. Le français relie Dakar, Abidjan, Yaoundé, Kinshasa et Paris. Le portugais connecte Luanda, Maputo, Praia et Lisbonne. L’arabe constitue un puissant espace linguistique reliant une partie de l’Afrique du Nord, du Sahel et du Moyen-Orient.

Cette réalité ne doit pas être combattue. Le problème n’est pas que l’Africain parle français, anglais ou portugais. Le problème commence lorsqu’il ne peut plus parler, écrire, apprendre ou penser dans sa propre langue.

Quand une langue disparaît, une bibliothèque brûle

La disparition linguistique n’est pas une simple perte de vocabulaire. Une langue contient une mémoire, une vision du monde, des savoirs médicaux, agricoles et environnementaux, des généalogies, des mythes, des techniques, des proverbes et une manière particulière d’organiser la pensée.

L’UNESCO estime qu’environ 2 500 langues sont menacées dans le monde et avertit que jusqu’à 10 % des langues africaines pourraient disparaître au cours du prochain siècle.

Mais il faut éviter un procès simpliste des langues coloniales. Le linguiste Christopher Moseley avertit qu’il serait « naïf et réducteur » de présenter l’anglais ou le français comme les « tueurs » et les petites langues comme leurs seules victimes : les facteurs économiques, sociaux, démographiques et les politiques linguistiques interagissent.

C’est précisément là que se situe le cœur du problème. Une langue meurt lorsque les parents cessent de la transmettre, lorsque l’école l’ignore, lorsque l’administration la méprise, lorsque les médias ne l’utilisent plus et lorsque les jeunes comprennent que parler leur langue maternelle ne leur apporte ni emploi, ni statut, ni mobilité sociale.

La véritable bataille se joue à l’école

Le chiffre le plus préoccupant est peut-être celui-ci : moins de 20 % des élèves d’Afrique francophone sont scolarisés dans leur langue maternelle. Or l’UNESCO indique que les enfants apprenant dans leur langue maternelle ont environ 30 % plus de chances de comprendre la lecture à la fin du primaire que ceux qui apprennent dans une langue qui leur est étrangère.

Le Mozambique fournit une démonstration intéressante : l’introduction de l’enseignement en langue locale dans une partie des écoles y a été associée à une progression de 15 % des résultats scolaires. Aujourd’hui, 31 pays africains sur 55 ont adopté des politiques d’éducation bilingue ou multilingue.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut choisir entre langue africaine et langue internationale. Il faut apprendre les deux – voire trois. La langue africaine pour l’enracinement. Le français, l’anglais, le portugais ou l’arabe pour l’ouverture. Et une troisième langue internationale pour la compétitivité mondiale.

La langue est aussi une affaire de géopolitique

La bataille linguistique est devenue une bataille d’influence. La France défend la Francophonie. Le Royaume-Uni et les États-Unis disposent d’un immense espace anglophone. Le Portugal et le Brésil entretiennent des réseaux lusophones. Les pays arabophones disposent de leurs propres espaces culturels et médiatiques.

Pendant ce temps, l’Afrique peine encore à construire un véritable espace linguistique panafricain. Pourtant, certaines langues dépassent déjà les frontières coloniales. Le swahili, le haoussa, le fulfulde, le lingala, le wolof ou le bambara constituent des langues de communication transfrontalière.

L’UNESCO considère justement les langues transfrontalières africaines comme des « ponts » entre des communautés séparées artificiellement par les frontières. Voilà une piste géopolitique majeure : les langues africaines peuvent contribuer à reconstruire une Afrique qui communique au-delà des frontières héritées de la colonisation.

Le prochain champ de bataille : l’intelligence artificielle

La révolution numérique peut accélérer la disparition des langues… ou provoquer leur renaissance. Une langue absente des moteurs de recherche, des logiciels de traduction, des claviers, des assistants vocaux et de l’intelligence artificielle risque progressivement de devenir invisible dans l’espace numérique. Mais l’IA peut aussi devenir un formidable instrument de sauvegarde.

Avec le soutien de l’UNESCO et de la stratégie continentale de l’Union africaine sur l’IA, une initiative au Mali a déjà utilisé l’intelligence artificielle et la traduction automatique pour produire plus de 140 livres pour enfants en bambara en moins d’un an. C’est probablement l’une des clés de l’avenir.

Documenter les langues. Les numériser. Créer des dictionnaires. Produire des livres. Développer des claviers. Constituer des corpus audio. Former des enseignants. Créer des outils d’IA. Il faut faire entrer les langues africaines dans le XXIᵉ siècle, plutôt que de seulement tenter de les conserver dans des musées.

Le véritable enjeu : construire une Afrique multilingue, pas une Afrique linguistiquement divisée

L’Afrique n’a pas besoin de supprimer le français, l’anglais, le portugais ou l’arabe. Elle doit cesser de considérer ses propres langues comme des langues de second rang. Une Afrique souveraine linguistiquement ne serait pas une Afrique qui refuse les langues étrangères. Ce serait une Afrique capable de dire : « Je peux parler votre langue sans abandonner la mienne ».

Le défi est donc politique, économique, culturel et géopolitique. Car lorsqu’une langue disparaît, ce n’est pas seulement un moyen de communication qui s’éteint. C’est une partie de l’Afrique qui cesse de pouvoir raconter elle-même son histoire.

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