Cameroun : Paul Biya et sa diaspora, quarante-quatre ans de rendez-vous inachevé

utrement dit, la diaspora contribue déjà au Cameroun, souvent sans attendre l'État.

Depuis 1982, la diaspora camerounaise occupe une place particulière dans la stratégie du pouvoir du président Paul Biya. Elle est à la fois une réserve de compétences, une source importante de devises, un relais d’influence à l’étranger et, parfois, un espace de contestation politique.

Le paradoxe camerounais est désormais évident : les Camerounais de l’étranger sont suffisamment importants pour être courtisés, mais pas encore suffisamment intégrés dans la stratégie nationale pour devenir une véritable force de transformation du pays. Pourtant, les chiffres donnent la mesure de leur poids.

Les transferts de fonds de la diaspora ont atteint environ 652 milliards de FCFA. Derrière ce montant se trouvent des millions de décisions individuelles : parents soutenus à Yaoundé, enfants scolarisés à Edéa, Bafoussam ou Douala, maisons construites au village, commerces financés, terrains achetés, petites entreprises créées et projets associatifs soutenus.

Autrement dit, la diaspora contribue déjà au Cameroun, souvent sans attendre l’État. L’erreur serait donc de réduire la diaspora à un groupe de Camerounais vivant en Europe ou en Amérique du Nord.

La diaspora est présente dans les économies locales. Elle finance des logements, des boutiques, des exploitations agricoles, des établissements scolaires, des associations et des projets communautaires. Dans de nombreuses familles, l’argent envoyé depuis l’étranger constitue une véritable assurance sociale.

Mais cette contribution reste largement fragmentée. Un Camerounais vivant à Paris peut financer la construction d’une maison à Yaoundé sans jamais devenir investisseur dans une entreprise camerounaise. Un médecin installé en Belgique peut soutenir financièrement sa famille à l’Ouest sans pouvoir transférer facilement son expertise vers un hôpital camerounais.

Un ingénieur vivant en Allemagne peut vouloir développer une activité industrielle au Cameroun et se heurter à la complexité administrative. Le problème n’est donc pas l’absence de volonté de contribuer. C’est l’absence d’un écosystème suffisamment fiable pour transformer cette volonté en puissance économique organisée.

Paul Biya a régulièrement appelé la jeunesse camerounaise, y compris celle de la diaspora, à mettre ses compétences au service du pays. Mais après plus de quatre décennies, une question demeure : comment transformer ces appels présidentiels en mécanismes permanents ? La confiance ne se décrète pas depuis le palais présidentiel.

Elle se construit dans les administrations, les banques, les tribunaux, les ambassades, les communes et les ministères. Elle se mesure aussi à la capacité d’un Camerounais vivant à l’étranger de créer une entreprise à Douala sans devoir multiplier les intermédiaires, de sécuriser un terrain à Yaoundé, de récupérer son investissement ou de faire entendre ses droits devant l’administration.

C’est ici que se joue une grande partie du rapport entre Yaoundé et sa diaspora. Les 652 milliards de FCFA de transferts constituent une puissance financière considérable. Mais leur utilisation montre aussi les limites du dispositif actuel. Une grande partie de ces ressources répond à des besoins immédiats : alimentation, santé, scolarité, logement et soutien aux familles.

Ce n’est pas un échec de la diaspora. C’est d’abord le signe que l’État n’a pas encore réussi à transformer suffisamment cette épargne en investissement productif. Le Projet Diasdev, les dispositifs d’accompagnement des investisseurs et les mécanismes destinés à mobiliser l’épargne extérieure vont dans cette direction.

Mais ils devront répondre à une question simple : pourquoi un Camerounais vivant à l’étranger choisirait-il de placer son argent dans un projet au Cameroun plutôt que dans son pays de résidence ? La réponse ne peut être patriotique seulement. Elle doit être économique, juridique et financière : sécurité, rendement, transparence et prévisibilité.

À cette difficulté économique s’ajoute une fracture politique. Une partie de la diaspora est proche du pouvoir. Une autre est fortement critique à l’égard du régime. Les mobilisations de Camerounais à l’étranger, notamment en Europe, ont parfois transformé certaines ambassades et représentations diplomatiques en théâtres de confrontations politiques.

    Cette réalité ne peut être ignorée. Mais elle pose une question fondamentale : un État peut-il demander à sa diaspora d’investir massivement tout en considérant une partie de celle-ci principalement sous l’angle de la contestation politique ? La réponse déterminera l’avenir de cette relation.

    Le Cameroun doit pouvoir distinguer l’opposant politique, l’entrepreneur, le chercheur, l’ingénieur, le médecin, l’étudiant et le simple citoyen. Ils n’ont pas les mêmes rapports au pouvoir, mais ils appartiennent tous à la même communauté nationale. Le véritable changement de perspective serait de considérer la diaspora comme une extension économique du Cameroun.

      Les Camerounais de France peuvent ouvrir des portes aux entreprises camerounaises sur le marché européen. Ceux d’Allemagne peuvent faciliter des partenariats industriels. Ceux du Canada peuvent connecter les entreprises aux technologies et aux financements. Ceux des États-Unis peuvent apporter des réseaux universitaires, scientifiques et financiers.

      La diaspora n’est donc pas seulement une population extérieure : c’est un réseau mondial de compétences camerounaises.

      Pour l’utiliser pleinement, Yaoundé devrait aller beaucoup plus loin : plateforme nationale d’investissement de la diaspora, mécanismes de garantie, fonds d’investissement dédiés, simplification administrative, protection juridique des investisseurs, programmes de retour temporaire des compétences et coopération systématique avec les collectivités territoriale

      Le Cameroun pourrait ainsi passer d’une logique de « retour au pays » à une logique beaucoup plus moderne de « connexion permanente au pays ». Car un Camerounais n’a pas nécessairement besoin de quitter Paris, Montréal, Bruxelles ou Berlin pour contribuer au développement d’Edéa, Douala, Garoua, Bamenda, Buea ou Maroua, Yaoundé.

      Après quarante-quatre ans de pouvoir, la relation entre Paul Biya et la diaspora apparaît finalement comme une histoire inachevée. Le pouvoir a compris l’importance économique des Camerounais de l’étranger. La diaspora, elle, a démontré qu’elle pouvait soutenir le pays même lorsque les mécanismes publics étaient insuffisants.

        Il reste maintenant à transformer cette relation de dépendance mutuelle en partenariat stratégique. Le Cameroun ne doit plus seulement demander à sa diaspora de revenir. Il doit lui donner des raisons d’investir, de transmettre, d’entreprendre et de participer. Car la véritable question n’est plus de savoir combien d’argent les Camerounais de l’étranger peuvent envoyer au pays.

        Elle est beaucoup plus ambitieuse : combien de richesses, d’entreprises, de technologies, de compétences et de réseaux le Cameroun peut-il construire avec eux ? C’est peut-être là que se trouve le véritable rendez-vous manqué – et peut-être le dernier grand chantier – de l’ère Biya.

        Encadré : « Les chiffres qui parlent »

        • 44 ans de pouvoir
        • + 6 millions de Camerounais dans le périmètre élargi de la diaspora
        • + 500 000 détenteurs de passeports à l’étranger
        • + 652 milliards de FCFA transférés en 2024, +8 %
        • France +20 %
        • États-Unis +19 %,
        • CEMAC +26 %.

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