28 Décembre 2025

Selon une étude récente de l’Institut français des relations internationales (Ifri), intitulée La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvrières en Afrique subsaharienne, Moscou mène depuis plusieurs mois une campagne structurée de recrutement de combattants non professionnels et de main-d’œuvre féminine en Afrique subsaharienne.

De Yaoundé à Kiev : comment la guerre russe aspire les jeunes africains

De Nairobi à Yaoundé, en passant par Pretoria, les États africains commencent à mesurer l’ampleur d’un phénomène longtemps sous-estimé : le recrutement de leurs ressortissants par la Russie pour soutenir son effort de guerre en Ukraine. Selon une étude récente de l’Institut français des relations internationales (Ifri), intitulée La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvrières en Afrique subsaharienne, Moscou mène depuis plusieurs mois une campagne structurée de recrutement de combattants non professionnels et de main-d’œuvre féminine en Afrique subsaharienne. Cette stratégie s’appuie sur des réseaux russo-africains renouvelés, capables de toucher une jeunesse urbaine précarisée, confrontée à un chômage massif et à la fermeture progressive des routes migratoires vers l’Europe. Les auteurs de l’étude, Thierry Vircoulon et Horacio Givonem, soulignent que ces recrutements sont avant tout motivés par des raisons économiques. Les candidats sont souvent attirés par des offres d’emploi ou de formation trompeuses, avant d’être intégrés, parfois de force, dans des unités combattantes. « Ces recrutements abusifs s’apparentent à une forme de trafic d’êtres humains », notent les chercheurs, évoquant l’envoi de mercenaires amateurs sur le front comme de simples « chairs à canon ». Le Cameroun face à une alerte sécuritaire Le cas du Cameroun illustre la gravité du phénomène. D’après l’Ifri, environ 150 soldats camerounais auraient déserté pour rejoindre le front ukrainien, un chiffre suffisamment préoccupant pour forcer une réaction officielle. En mars 2025, le ministre délégué à la présidence chargé de la Défense a reconnu l’existence de « départs clandestins de certains éléments des Forces de défense et de sécurité dans le conflit russo-ukrainien ». Des mesures fermes ont alors été ordonnées : contrôle renforcé des effectifs, interdiction de sortie du territoire sans autorisation hiérarchique et sanctions contre les déserteurs. La gendarmerie, notamment dans la région du Littoral, est allée jusqu’à suspendre des stages et missions à l’étranger pour les personnels non-officiers. Malgré cela, les chercheurs estiment que ces réponses restent insuffisantes, notamment en l’absence de revalorisation salariale pour les grades subalternes, principaux concernés par les départs. Des États africains progressivement contraints d’agir Longtemps marqués par une posture d’indifférence ou d’évitement, plusieurs gouvernements africains commencent à durcir le ton. Le Kenya a reconnu publiquement la présence d’environ 200 de ses ressortissants dans les rangs russes et négocie leur rapatriement. En Afrique du Sud, un scandale éclaté en novembre 2025 implique 17 militants du parti MK de l’ancien président Jacob Zuma, recrutés sous couvert d’une formation de garde du corps. L’enquête, politiquement sensible, est toujours en cours. Ces réactions africaines rejoignent celles de pays asiatiques pauvres, comme le Sri Lanka ou le Népal, qui ont publiquement mis en garde leurs citoyens contre les pratiques de recrutement russes. Pour l’Ifri, cette dynamique pourrait progressivement exposer et fragiliser la stratégie russe, jusque-là menée dans une relative discrétion. Mercenaires piégés et vide diplomatique Sur le terrain, la situation des mercenaires africains est souvent dramatique. Capturés par les forces ukrainiennes, ils ne bénéficient d’aucun échange de prisonniers, la Russie refusant de les reconnaître officiellement. « Ils restent détenus tant que leurs gouvernements ne les réclament pas », expliquent les auteurs. De nombreux Camerounais interrogés affirment vouloir rentrer chez eux, même sans rémunération, mais leur sort dépend d’accords diplomatiques complexes entre Moscou et leurs États d’origine. Cette réalité pose un problème politique plus large : la neutralité affichée par de nombreux États africains dans le conflit russo-ukrainien est de plus en plus difficile à soutenir, alors même que des réseaux de recrutement opèrent sur leur sol, parfois en toute impunité. Un enjeu stratégique pour l’Afrique Au-delà du drame humain, le recrutement de mercenaires africains par la Russie révèle des fragilités structurelles : chômage massif des jeunes, faiblesse des salaires militaires, déficit de perspectives économiques et manque de coordination régionale. Comme le résument les chercheurs de l’Ifri, « le régime russe mise sur une jeunesse africaine mécontente, entreprenante et avide de réussite individuelle, au point de risquer sa vie dans une aventure sans retour ». Endiguer ce phénomène suppose donc plus qu’une réponse sécuritaire. Il implique une reconnaissance politique du problème, un renforcement de la coopération régionale, mais aussi des politiques économiques et sociales capables de réduire l’attractivité de ces recrutements. Faute de quoi, l’Afrique risque de continuer à payer, loin de ses frontières, le prix de conflits qui ne sont pas les siens.

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Le Cameroun : une vulnérabilité sous contrôle… mais sous tension

Cameroun et dette africaine : sous pression financière, un tournant stratégique décisif

Entre contraintes budgétaires, souveraineté économique et recomposition géopolitique, l’Afrique centrale à l’épreuve de la dette. La crise de la dette africaine n’est plus un sujet technocratique : elle est devenue un déterminant central de la stabilité politique et économique. En Afrique centrale, et tout particulièrement au Cameroun, cette pression financière s’inscrit dans un contexte post-électoral où les attentes sociales sont élevées et les marges budgétaires de plus en plus étroites. À l’échelle du continent, la dette extérieure africaine a atteint environ 1 860 milliards de dollars en 2024, contre près de 1 000 milliards dix ans plus tôt, selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA). Plus de 20 pays africains sont aujourd’hui classés en situation de surendettement ou à haut risque de défaut. Pour Clever Gatete, secrétaire exécutif de la CEA, « l’Afrique ne traverse pas seulement une crise de la dette, mais une crise du développement », les paiements d’intérêts absorbant des ressources essentielles au détriment de la santé, de l’éducation et des infrastructures. Le Cameroun : une vulnérabilité sous contrôle… mais sous tension Le Cameroun est souvent présenté comme moins exposé que certains de ses voisins. Pourtant, les indicateurs se dégradent. Selon des estimations convergentes du FMI et de la Banque mondiale, la dette publique camerounaise dépasse désormais 45 % du PIB, contre environ 30 % au milieu des années 2010. Le service de la dette représente plus de 20 % des recettes budgétaires, un niveau jugé préoccupant pour un pays confronté à une forte croissance démographique – près de 2,7 % par an – et à des besoins massifs en infrastructures. Dans un contexte post-électoral marqué par des revendications sociales accrues, cette contrainte financière limite la capacité de l’État à investir sans recourir à de nouveaux emprunts. Comme le résume un haut responsable des finances publiques : « La dette n’est pas le problème en soi ; c’est l’absence d’espace budgétaire pour investir dans l’avenir qui devient explosive politiquement. » Dette et souveraineté : une lecture géoéconomique Sur le plan géopolitique, la dette est devenue un instrument d’influence stratégique. Les créanciers du Cameroun – institutions multilatérales, partenaires bilatéraux, marchés financiers – poursuivent des logiques distinctes. Les emprunts obligataires sur les marchés internationaux se font souvent à des taux supérieurs à 8 ou 9 %, exposant le pays à la volatilité financière mondiale. Cette situation interroge la souveraineté économique. « Un État très endetté négocie rarement d’égal à égal », rappelle un économiste. D’où l’importance croissante de l’intelligence économique : anticipation des risques, hiérarchisation des investissements, protection des actifs stratégiques (ports, énergie, télécoms). Afrique centrale : fragilités partagées, réponses collectives Dans la sous-région, les fragilités sont largement partagées. La République du Congo affiche un ratio dette/PIB proche de 90 %, tandis que d’autres pays de la CEMAC évoluent dans une zone de vulnérabilité élevée. Cette situation pèse sur la stabilité macroéconomique régionale et sur la crédibilité monétaire. Face à cela, l’intégration régionale apparaît comme un levier stratégique. Mutualiser les infrastructures, développer des corridors logistiques et énergétiques, renforcer les chaînes de valeur régionales : autant de pistes pour réduire la dépendance à l’endettement externe. Comme l’a souligné un expert du G20 : « Aucun pays africain ne sortira seul de la crise de la dette ; la réponse doit être systémique et régionale. » Diaspora, partenariats et nouveaux financements La diaspora camerounaise, qui transfère chaque année plus de 400 millions de dollars -officiellement- vers le pays selon les estimations internationales, constitue un levier encore insuffisamment structuré. À l’échelle africaine, les transferts de fonds dépassent désormais 95 milliards de dollars par an, soit davantage que l’aide publique au développement. Structurer ces flux, développer des obligations diaspora et sécuriser les partenariats public-privé (PPP) pourraient réduire la pression sur la dette souveraine. À condition, toutefois, d’une gouvernance renforcée. « Les PPP ne sont pas une solution miracle ; sans transparence, ils déplacent simplement la dette hors bilan », avertit un analyste de la Banque africaine de développement. Enjeux et perspectives Pour le Cameroun, la dette est désormais un enjeu stratégique global : économique, politique et sécuritaire. Sans réforme du système international de financement, sans meilleure coordination régionale et sans mobilisation des ressources internes et diasporiques, elle risque de devenir un frein structurel à la stabilité post-électorale et à la transformation économique. À l’inverse, intégrée dans une vision de long terme – fondée sur la coopération régionale, l’intelligence économique et des investissements productifs ciblés – la contrainte de la dette peut devenir un levier de repositionnement stratégique. Comme le résume Clever Gatete : « La question n’est pas de savoir si l’Afrique peut rembourser, mais si elle peut se développer tout en remboursant. » Pour le Cameroun, c’est désormais le cœur du débat.

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