De Yaoundé à Kiev : comment la guerre russe aspire les jeunes africains
De Nairobi à Yaoundé, en passant par Pretoria, les États africains commencent à mesurer l’ampleur d’un phénomène longtemps sous-estimé : le recrutement de leurs ressortissants par la Russie pour soutenir son effort de guerre en Ukraine. Selon une étude récente de l’Institut français des relations internationales (Ifri), intitulée La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvrières en Afrique subsaharienne, Moscou mène depuis plusieurs mois une campagne structurée de recrutement de combattants non professionnels et de main-d’œuvre féminine en Afrique subsaharienne. Cette stratégie s’appuie sur des réseaux russo-africains renouvelés, capables de toucher une jeunesse urbaine précarisée, confrontée à un chômage massif et à la fermeture progressive des routes migratoires vers l’Europe. Les auteurs de l’étude, Thierry Vircoulon et Horacio Givonem, soulignent que ces recrutements sont avant tout motivés par des raisons économiques. Les candidats sont souvent attirés par des offres d’emploi ou de formation trompeuses, avant d’être intégrés, parfois de force, dans des unités combattantes. « Ces recrutements abusifs s’apparentent à une forme de trafic d’êtres humains », notent les chercheurs, évoquant l’envoi de mercenaires amateurs sur le front comme de simples « chairs à canon ». Le Cameroun face à une alerte sécuritaire Le cas du Cameroun illustre la gravité du phénomène. D’après l’Ifri, environ 150 soldats camerounais auraient déserté pour rejoindre le front ukrainien, un chiffre suffisamment préoccupant pour forcer une réaction officielle. En mars 2025, le ministre délégué à la présidence chargé de la Défense a reconnu l’existence de « départs clandestins de certains éléments des Forces de défense et de sécurité dans le conflit russo-ukrainien ». Des mesures fermes ont alors été ordonnées : contrôle renforcé des effectifs, interdiction de sortie du territoire sans autorisation hiérarchique et sanctions contre les déserteurs. La gendarmerie, notamment dans la région du Littoral, est allée jusqu’à suspendre des stages et missions à l’étranger pour les personnels non-officiers. Malgré cela, les chercheurs estiment que ces réponses restent insuffisantes, notamment en l’absence de revalorisation salariale pour les grades subalternes, principaux concernés par les départs. Des États africains progressivement contraints d’agir Longtemps marqués par une posture d’indifférence ou d’évitement, plusieurs gouvernements africains commencent à durcir le ton. Le Kenya a reconnu publiquement la présence d’environ 200 de ses ressortissants dans les rangs russes et négocie leur rapatriement. En Afrique du Sud, un scandale éclaté en novembre 2025 implique 17 militants du parti MK de l’ancien président Jacob Zuma, recrutés sous couvert d’une formation de garde du corps. L’enquête, politiquement sensible, est toujours en cours. Ces réactions africaines rejoignent celles de pays asiatiques pauvres, comme le Sri Lanka ou le Népal, qui ont publiquement mis en garde leurs citoyens contre les pratiques de recrutement russes. Pour l’Ifri, cette dynamique pourrait progressivement exposer et fragiliser la stratégie russe, jusque-là menée dans une relative discrétion. Mercenaires piégés et vide diplomatique Sur le terrain, la situation des mercenaires africains est souvent dramatique. Capturés par les forces ukrainiennes, ils ne bénéficient d’aucun échange de prisonniers, la Russie refusant de les reconnaître officiellement. « Ils restent détenus tant que leurs gouvernements ne les réclament pas », expliquent les auteurs. De nombreux Camerounais interrogés affirment vouloir rentrer chez eux, même sans rémunération, mais leur sort dépend d’accords diplomatiques complexes entre Moscou et leurs États d’origine. Cette réalité pose un problème politique plus large : la neutralité affichée par de nombreux États africains dans le conflit russo-ukrainien est de plus en plus difficile à soutenir, alors même que des réseaux de recrutement opèrent sur leur sol, parfois en toute impunité. Un enjeu stratégique pour l’Afrique Au-delà du drame humain, le recrutement de mercenaires africains par la Russie révèle des fragilités structurelles : chômage massif des jeunes, faiblesse des salaires militaires, déficit de perspectives économiques et manque de coordination régionale. Comme le résument les chercheurs de l’Ifri, « le régime russe mise sur une jeunesse africaine mécontente, entreprenante et avide de réussite individuelle, au point de risquer sa vie dans une aventure sans retour ». Endiguer ce phénomène suppose donc plus qu’une réponse sécuritaire. Il implique une reconnaissance politique du problème, un renforcement de la coopération régionale, mais aussi des politiques économiques et sociales capables de réduire l’attractivité de ces recrutements. Faute de quoi, l’Afrique risque de continuer à payer, loin de ses frontières, le prix de conflits qui ne sont pas les siens.
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