Intelligence artificielle en Afrique centrale : le Cameroun au cœur d’un levier stratégique de transformation économique
L’intelligence artificielle pourrait générer près de 1.000 milliards de dollars de valeur ajoutée pour l’économie africaine d’ici 2035. Mais cette projection continentale masque de fortes disparités régionales. En Afrique centrale, et particulièrement au Cameroun, l’IA apparaît moins comme une rupture technologique que comme un outil de rattrapage structurel, capable d’amplifier des dynamiques économiques existantes et de corriger des fragilités chroniques. Selon le rapport Africa’s AI Productivity Gain de la Banque africaine de développement (BAD), près de 58 % des gains attendus se concentreraient dans cinq secteurs clés : agriculture, commerce, industrie, finance et santé. Ces secteurs correspondent précisément aux piliers productifs du Cameroun et de la sous-région CEMAC, ce qui confère au pays une position centrale dans la trajectoire régionale de l’IA. Le Cameroun, nœud économique et numérique de l’Afrique centrale Avec son poids démographique, la diversité de son économie et son rôle de plateforme logistique et financière en Afrique centrale, le Cameroun se distingue comme le principal point d’entrée des gains de productivité liés à l’IA dans la sous-région. Les infrastructures numériques relativement plus développées que dans les pays voisins, la montée en puissance des services mobiles et la centralité de Douala dans les flux commerciaux régionaux renforcent cette position. Dans ce contexte, l’IA ne constitue pas une innovation exogène, mais un levier d’optimisation des chaînes de valeur régionales, reliant agriculture, commerce, industrie et services. Agriculture : un multiplicateur de souveraineté alimentaire Avec près de 20 % des gains attendus à l’échelle africaine, l’agriculture est le principal réservoir de valeur ajoutée liée à l’IA. Pour le Cameroun et l’Afrique centrale, cet enjeu est stratégique. Le secteur agricole emploie encore une part majeure de la population active, tout en restant marqué par une faible productivité et une forte vulnérabilité climatique. L’intelligence artificielle intervient ici comme un outil de souveraineté alimentaire. L’exploitation des données climatiques, satellitaires et agronomiques permet d’anticiper les aléas, d’optimiser l’usage des intrants et de réduire des pertes post-récolte qui dépassent souvent 30 %, notamment dans les bassins de production enclavés. Au Cameroun, où coexistent agriculture vivrière, cultures de rente et agro-industrie, l’IA peut améliorer la coordination entre producteurs, transformateurs et marchés urbains, renforçant ainsi l’intégration régionale et la stabilité des revenus ruraux. Commerce : structurer l’informel et sécuriser les flux régionaux Le commerce de gros et de détail capterait 14 % des gains liés à l’IA, soit environ 140 milliards de dollars à l’échelle africaine. Cette projection trouve un écho direct au Cameroun, dont l’économie repose largement sur un commerce informel, mais structurant pour les échanges sous-régionaux. L’IA agit ici comme un outil de rationalisation et de formalisation progressive. En analysant les flux de ventes, les comportements de consommation et les circuits logistiques, elle permet d’optimiser les stocks, de sécuriser les approvisionnements et de réduire les coûts de transaction. Dans des villes comme Douala et Yaoundé, la généralisation des paiements numériques offre un socle opérationnel permettant à l’IA de renforcer la traçabilité des échanges et l’accès au crédit des micro-entrepreneurs, avec des effets directs sur la résilience économique urbaine. Industrie et transformation locale : un enjeu de compétitivité régionale Le secteur industriel représente 9 % des gains attendus, soit près de 90 milliards de dollars. Pour le Cameroun, qui ambitionne de renforcer la transformation locale de ses matières premières, l’IA constitue un instrument de compétitivité plutôt qu’un facteur de substitution de l’emploi. Maintenance prédictive, gestion intelligente de l’énergie, contrôle qualité automatisé et modélisation des chaînes de production permettent d’améliorer la fiabilité des équipements et de réduire les coûts opérationnels. Ces leviers sont essentiels dans un contexte où les industries camerounaises doivent composer avec des coûts logistiques élevés et des infrastructures énergétiques encore en transition. L’IA devient ainsi un accélérateur de l’industrialisation régionale, susceptible de renforcer la position du Cameroun comme hub manufacturier en Afrique centrale. Finance : inclusion et stabilité dans l’espace CEMAC Avec 8 % des gains attendus, la finance joue un rôle transversal dans la diffusion des effets de l’IA. Au Cameroun, où les services financiers mobiles se sont rapidement développés, l’IA permet d’exploiter des données alternatives pour élargir l’accès au crédit, en particulier pour les acteurs de l’économie informelle. Cette capacité à mieux évaluer le risque, en dehors des critères bancaires traditionnels, favorise l’inclusion financière et soutient la croissance des PME. À l’échelle de la CEMAC, elle contribue également à renforcer la stabilité financière régionale, en améliorant la détection de la fraude et la conformité réglementaire. Santé : un impact social et sécuritaire Le secteur de la santé représenterait 7 % des gains liés à l’IA, soit environ 70 milliards de dollars à l’échelle africaine. Pour le Cameroun et ses voisins, l’enjeu dépasse la seule dimension économique. L’IA permet d’optimiser la gestion des ressources médicales, d’améliorer le diagnostic et de renforcer la couverture sanitaire dans les zones rurales et transfrontalières. Dans une région marquée par des tensions sécuritaires et des flux de populations, l’amélioration des systèmes de santé contribue directement à la stabilité sociale et territoriale. Une opportunité stratégique conditionnée Pris ensemble, ces cinq secteurs concentrent près de 58 % des gains de productivité liés à l’IA, confirmant que la transformation numérique du Cameroun et de l’Afrique centrale passera par les fonctions économiques essentielles. Mais la Banque africaine de développement insiste sur un point clé : sans investissements massifs dans les infrastructures numériques, la formation des compétences et la gouvernance des données, ces gains resteront potentiels. Pour le Cameroun, l’IA n’est pas seulement un enjeu technologique, mais un choix stratégique de développement, de souveraineté économique et d’influence régionale.
