Somaliland : le coup géopolitique d’Israël qui rebat les cartes en Afrique et au Moyen-Orient
La reconnaissance unilatérale du Somaliland par Israël marque bien plus qu’un simple geste diplomatique. Elle constitue un acte géostratégique majeur, aux répercussions profondes sur la sécurité régionale, les équilibres africains, la gouvernance internationale et les rivalités de puissance autour des routes maritimes mondiales. En devenant le premier État à reconnaître officiellement le Somaliland comme entité souveraine, Israël a volontairement franchi une ligne rouge diplomatique, déclenchant une onde de choc au Conseil de sécurité de l’ONU et une condamnation quasi unanime de l’Union africaine, de la Ligue arabe et de plusieurs puissances régionales. Un précédent explosif pour l’Afrique Pour l’Afrique, l’enjeu est fondamental. La décision israélienne ravive le spectre de la fragmentation étatique, dans un continent déjà marqué par des tensions sécessionnistes latentes, du Sahel à la Corne de l’Afrique. L’Union africaine, historiquement attachée au principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, redoute un dangereux précédent susceptible d’encourager d’autres revendications autonomistes. La Somalie, État fragile en reconstruction depuis plus de trente ans, voit sa souveraineté directement contestée. À Mogadiscio, cette reconnaissance est perçue comme une atteinte stratégique majeure, susceptible de fragiliser davantage l’autorité fédérale et de nourrir le narratif des groupes terroristes, notamment Al-Chabab, qui prospèrent sur les fractures politiques et identitaires. Le golfe d’Aden au cœur du calcul stratégique Le Somaliland n’est pas un territoire comme un autre. Situé sur le golfe d’Aden, à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb, il surplombe l’un des corridors maritimes les plus stratégiques au monde, par lequel transite près de 12 % du commerce mondial et une part significative des flux énergétiques reliant l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient. Dans ce contexte, la reconnaissance israélienne apparaît comme un mouvement d’anticipation stratégique, visant à sécuriser des points d’appui dans une zone devenue centrale depuis les crises en mer Rouge, les attaques contre le trafic maritime et la montée des rivalités navales impliquant l’Iran, les États-Unis et leurs alliés. Intelligence économique et diplomatie transactionnelle Sur le plan géoéconomique, le Somaliland offre un terrain encore peu exploité, mais à fort potentiel : ports, logistique, sécurité maritime, infrastructures, données stratégiques. En s’ouvrant à Israël, les autorités de Hargeisa misent sur un partenariat technologique et sécuritaire, notamment dans les domaines de la cybersécurité, du renseignement et des infrastructures critiques. Cette reconnaissance s’inscrit également dans une logique de diplomatie transactionnelle, où la légitimité politique s’échange contre des alliances stratégiques. En retour, Israël consolide son réseau de partenaires non arabes dans la région, à l’image de sa stratégie menée depuis les accords d’Abraham. Une fracture Nord-Sud et un défi au multilatéralisme Au Conseil de sécurité, la réunion d’urgence n’a fait que confirmer une tendance lourde : l’érosion du consensus multilatéral. Tandis que l’ONU réaffirme son attachement à l’unité somalienne, sa capacité à contraindre ou dissuader les décisions unilatérales apparaît limitée. Pour de nombreux pays africains et du Sud global, cette affaire illustre une application à géométrie variable du droit international, alimentant un sentiment de défiance vis-à-vis des grandes puissances et de l’ordre international libéral. Enjeux géoculturels et bataille des récits Au-delà des États, la bataille se joue aussi sur le terrain symbolique. Le Somaliland met en avant son modèle de stabilité relative, ses élections, ses institutions et son identité politique distincte, cherchant à construire un récit de légitimité étatique face à une Somalie perçue comme chroniquement instable. Cette dynamique pose une question centrale pour l’Afrique : la reconnaissance internationale doit-elle primer sur l’efficacité institutionnelle ou sur la légalité territoriale ? Un tournant aux conséquences durables À court terme, la reconnaissance du Somaliland par Israël accentue les tensions diplomatiques. À moyen et long terme, elle pourrait redessiner les alliances en Afrique de l’Est, renforcer la militarisation du golfe d’Aden et accroître la compétition entre puissances pour le contrôle des points névralgiques du commerce mondial. Plus qu’un simple geste politique, cette décision s’impose comme un signal stratégique fort, révélateur d’un monde où les rapports de force, les intérêts économiques et la sécurité priment de plus en plus sur les principes, et où l’Afrique se retrouve, une fois encore, au cœur des recompositions géopolitiques globales.









