Cameroun et dette africaine : sous pression financière, un tournant stratégique décisif
Entre contraintes budgĂ©taires, souverainetĂ© Ă©conomique et recomposition gĂ©opolitique, l’Afrique centrale Ă l’épreuve de la dette. La crise de la dette africaine n’est plus un sujet technocratique : elle est devenue un dĂ©terminant central de la stabilitĂ© politique et Ă©conomique. En Afrique centrale, et tout particulièrement au Cameroun, cette pression financière s’inscrit dans un contexte post-Ă©lectoral oĂą les attentes sociales sont Ă©levĂ©es et les marges budgĂ©taires de plus en plus Ă©troites. Ă€ l’échelle du continent, la dette extĂ©rieure africaine a atteint environ 1 860 milliards de dollars en 2024, contre près de 1 000 milliards dix ans plus tĂ´t, selon la Commission Ă©conomique des Nations unies pour l’Afrique (CEA). Plus de 20 pays africains sont aujourd’hui classĂ©s en situation de surendettement ou Ă haut risque de dĂ©faut. Pour Clever Gatete, secrĂ©taire exĂ©cutif de la CEA, « l’Afrique ne traverse pas seulement une crise de la dette, mais une crise du dĂ©veloppement », les paiements d’intĂ©rĂŞts absorbant des ressources essentielles au dĂ©triment de la santĂ©, de l’éducation et des infrastructures. Le Cameroun : une vulnĂ©rabilitĂ© sous contrĂ´le… mais sous tension Le Cameroun est souvent prĂ©sentĂ© comme moins exposĂ© que certains de ses voisins. Pourtant, les indicateurs se dĂ©gradent. Selon des estimations convergentes du FMI et de la Banque mondiale, la dette publique camerounaise dĂ©passe dĂ©sormais 45 % du PIB, contre environ 30 % au milieu des annĂ©es 2010. Le service de la dette reprĂ©sente plus de 20 % des recettes budgĂ©taires, un niveau jugĂ© prĂ©occupant pour un pays confrontĂ© Ă une forte croissance dĂ©mographique – près de 2,7 % par an – et Ă des besoins massifs en infrastructures. Dans un contexte post-Ă©lectoral marquĂ© par des revendications sociales accrues, cette contrainte financière limite la capacitĂ© de l’État Ă investir sans recourir Ă de nouveaux emprunts. Comme le rĂ©sume un haut responsable des finances publiques : « La dette n’est pas le problème en soi ; c’est l’absence d’espace budgĂ©taire pour investir dans l’avenir qui devient explosive politiquement. » Dette et souverainetĂ© : une lecture gĂ©oĂ©conomique Sur le plan gĂ©opolitique, la dette est devenue un instrument d’influence stratĂ©gique. Les crĂ©anciers du Cameroun – institutions multilatĂ©rales, partenaires bilatĂ©raux, marchĂ©s financiers – poursuivent des logiques distinctes. Les emprunts obligataires sur les marchĂ©s internationaux se font souvent Ă des taux supĂ©rieurs Ă 8 ou 9 %, exposant le pays Ă la volatilitĂ© financière mondiale. Cette situation interroge la souverainetĂ© Ă©conomique. « Un État très endettĂ© nĂ©gocie rarement d’égal Ă Ă©gal », rappelle un Ă©conomiste. D’oĂą l’importance croissante de l’intelligence Ă©conomique : anticipation des risques, hiĂ©rarchisation des investissements, protection des actifs stratĂ©giques (ports, Ă©nergie, tĂ©lĂ©coms). Afrique centrale : fragilitĂ©s partagĂ©es, rĂ©ponses collectives Dans la sous-rĂ©gion, les fragilitĂ©s sont largement partagĂ©es. La RĂ©publique du Congo affiche un ratio dette/PIB proche de 90 %, tandis que d’autres pays de la CEMAC Ă©voluent dans une zone de vulnĂ©rabilitĂ© Ă©levĂ©e. Cette situation pèse sur la stabilitĂ© macroĂ©conomique rĂ©gionale et sur la crĂ©dibilitĂ© monĂ©taire. Face Ă cela, l’intĂ©gration rĂ©gionale apparaĂ®t comme un levier stratĂ©gique. Mutualiser les infrastructures, dĂ©velopper des corridors logistiques et Ă©nergĂ©tiques, renforcer les chaĂ®nes de valeur rĂ©gionales : autant de pistes pour rĂ©duire la dĂ©pendance Ă l’endettement externe. Comme l’a soulignĂ© un expert du G20 : « Aucun pays africain ne sortira seul de la crise de la dette ; la rĂ©ponse doit ĂŞtre systĂ©mique et rĂ©gionale. » Diaspora, partenariats et nouveaux financements La diaspora camerounaise, qui transfère chaque annĂ©e plus de 400 millions de dollars -officiellement- vers le pays selon les estimations internationales, constitue un levier encore insuffisamment structurĂ©. Ă€ l’échelle africaine, les transferts de fonds dĂ©passent dĂ©sormais 95 milliards de dollars par an, soit davantage que l’aide publique au dĂ©veloppement. Structurer ces flux, dĂ©velopper des obligations diaspora et sĂ©curiser les partenariats public-privĂ© (PPP) pourraient rĂ©duire la pression sur la dette souveraine. Ă€ condition, toutefois, d’une gouvernance renforcĂ©e. « Les PPP ne sont pas une solution miracle ; sans transparence, ils dĂ©placent simplement la dette hors bilan », avertit un analyste de la Banque africaine de dĂ©veloppement. Enjeux et perspectives Pour le Cameroun, la dette est dĂ©sormais un enjeu stratĂ©gique global : Ă©conomique, politique et sĂ©curitaire. Sans rĂ©forme du système international de financement, sans meilleure coordination rĂ©gionale et sans mobilisation des ressources internes et diasporiques, elle risque de devenir un frein structurel Ă la stabilitĂ© post-Ă©lectorale et Ă la transformation Ă©conomique. Ă€ l’inverse, intĂ©grĂ©e dans une vision de long terme – fondĂ©e sur la coopĂ©ration rĂ©gionale, l’intelligence Ă©conomique et des investissements productifs ciblĂ©s – la contrainte de la dette peut devenir un levier de repositionnement stratĂ©gique. Comme le rĂ©sume Clever Gatete : « La question n’est pas de savoir si l’Afrique peut rembourser, mais si elle peut se dĂ©velopper tout en remboursant. » Pour le Cameroun, c’est dĂ©sormais le cĹ“ur du dĂ©bat.









