Uranium du Niger : la plainte de Paris ou le symptôme d’une défaite stratégique
Quand Niamey inverse le rapport de force face Ă Orano et expose les failles françaises La plainte dĂ©posĂ©e par Orano et l’ouverture, en plein cĹ“ur de l’hiver, d’une enquĂŞte du parquet de Paris pour « vol en bande organisĂ©e au profit d’une puissance Ă©trangère » ne relèvent pas du simple contentieux industriel. Elles marquent un tournant gĂ©opolitique majeur dans le bras de fer entre la France et le Niger, rĂ©vĂ©lateur d’une perte d’influence profonde de Paris au Sahel. Depuis la prise de pouvoir militaire de juillet 2023, le groupe français – ex-Areva – a vu s’effondrer en quelques mois une prĂ©sence vieille de plus d’un demi-siècle. Les mines de SomaĂŻr, Cominak et Imouraren, piliers de l’approvisionnement français en uranium depuis les annĂ©es 1970, ont Ă©tĂ© nationalisĂ©es par le rĂ©gime du gĂ©nĂ©ral Abdourahamane Tiani au nom du « droit lĂ©gitime du peuple nigĂ©rien Ă exploiter ses ressources ». Une rupture brutale avec un modèle hĂ©ritĂ© de la Françafrique. L’affaire prend une dimension explosive avec la disparition prĂ©sumĂ©e de 1 000 tonnes d’uranium civil, Ă©valuĂ©es Ă 160 millions d’euros, du site d’Arlit. Les soupçons d’un transfert vers la Russie, via le Burkina Faso et possiblement le Togo, transforment un litige commercial en enjeu de sĂ©curitĂ© internationale et d’intelligence Ă©conomique. Paris redoute moins la perte financière que le basculement stratĂ©gique : voir une ressource clĂ© de son parc nuclĂ©aire passer sous contrĂ´le de puissances concurrentes. Un contentieux juridique aux chances limitĂ©es Sur le plan strictement juridique, les chances de succès de la plainte française restent incertaines. Certes, un tribunal arbitral a estimĂ© que l’État nigĂ©rien ne pouvait ni vendre ni transfĂ©rer l’uranium produit par la SomaĂŻr. Mais dans les faits, le contrĂ´le territorial, militaire et logistique appartient dĂ©sormais Ă Niamey. Le droit international de l’investissement se heurte ici Ă une rĂ©alitĂ© politique : celle d’un État souverain assumant la rupture, prĂŞt Ă supporter le coĂ»t judiciaire au nom d’un gain stratĂ©gique Ă long terme. L’ouverture de l’enquĂŞte Ă Paris apparaĂ®t ainsi autant comme un outil judiciaire que comme un signal politique : montrer que la France n’abandonne pas le terrain, maintenir une pression diplomatique et dissuader d’éventuels partenaires Ă©trangers. Mais cette dĂ©marche rĂ©vèle aussi une faiblesse : Paris agit dĂ©sormais depuis l’extĂ©rieur, en rĂ©action, lĂ oĂą Niamey impose le tempo. Le cĹ“ur du contentieux : le prix et la valeur stratĂ©gique de l’uranium Derrière le conflit, une question centrale : le prix de l’uranium nigĂ©rien. Pendant des dĂ©cennies, la France a achetĂ© le kilo d’uranium Ă des tarifs largement infĂ©rieurs aux cours mondiaux – autour de 30 Ă 40 dollars le kilo, contre des pics dĂ©passant aujourd’hui 100 dollars sur le marchĂ© international. Pour Niamey, la nationalisation n’est pas qu’un acte politique : c’est une reconquĂŞte Ă©conomique. Le Niger a dĂ©sormais ouvertement affichĂ© sa volontĂ© de diversifier ses partenaires : Russie, Iran, Chine, et acteurs non occidentaux du nuclĂ©aire civil. Le mĂ©morandum signĂ© avec Rosatom en juillet s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit plus seulement de vendre de l’uranium, mais de changer de système d’alliances. Une stratĂ©gie du faible au fort Face Ă une France affaiblie diplomatiquement, isolĂ©e militairement après son retrait du Sahel et dĂ©pendante de l’uranium pour son parc nuclĂ©aire, le Niger dĂ©ploie une stratĂ©gie asymĂ©trique redoutablement efficace. En nationalisant, en communiquant sur la souverainetĂ©, en judiciarisant Ă son tour le dossier (accusations de dĂ©chets radioactifs), Niamey retourne le narratif : l’exploitant devient l’accusĂ©. Cette affaire dĂ©passe Orano. Elle symbolise l’inversion du rapport de force Paris–Niamey, la fin d’un cycle et l’entrĂ©e du Niger dans une gĂ©oĂ©conomie assumĂ©e des ressources. La plainte française, plus qu’une arme dĂ©cisive, apparaĂ®t comme un aveu de perte de contrĂ´le. Dans le nouveau Sahel, l’uranium n’est plus seulement une matière première : c’est une arme stratĂ©gique.
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