1 avril 2026

Dans un entretien accordé au Continent Magazine, Mpèpèè MBEP Richard revient sur les fondements de la spiritualité Bakoko, qu’il explore dans son ouvrage. Entre transmission des savoirs, critique des idées reçues sur l’origine du sacré en Afrique et appel à une réappropriation culturelle, il esquisse les contours d’une pensée enracinée, actuelle et universelle.

Mpèpèè MBEP Richard : « la spiritualité africaine ne se réinvente pas, elle reprend sa place »

Dans un entretien accordé au Continent Magazine, Mpèpèè MBEP Richard revient sur les fondements de la spiritualité Bakoko, qu’il explore dans son ouvrage. Entre transmission des savoirs, critique des idées reçues sur l’origine du sacré en Afrique et appel à une réappropriation culturelle, il esquisse les contours d’une pensée enracinée, actuelle et universelle. Le Continent Magazine (LCT) : Dans votre ouvrage consacré à la spiritualité chez les Mpo’o (Bakoko), quels sont les enseignements ou révélations majeures que vous apportez, et en quoi votre approche se distingue-t-elle des travaux déjà existants ? Mpèpèè Mbep Richard : Je propose à la fois des enseignements et des révélations. A – Des enseignementsDeux piliers structurent de manière singulière la spiritualité des Bakoko : – Le doyennat : Il est la source du pouvoir chez les Bakoko. On ne lutte pas pour le pouvoir : dans la plupart des cas, on y accède par l’ordre naturel des naissances. C’est de ce principe que découlent les droits et les devoirs de l’individu comme de la communauté. – La stabilité : La monnaie favorise des accumulations qui engendrent des puissances instables : celui qui possède davantage devient momentanément plus puissant. Dès lors, on lutte pour accumuler. À l’inverse, lorsque le pouvoir découle du doyennat, on ne lutte pas pour devenir puissant. Et lorsque la monnaie est bannie au profit du partage, de la solidarité – le « Liyomba » – on ne lutte pas pour posséder. Nos ancêtres avaient opté pour ce second modèle, fondé sur l’amour de l’autre. Or, un développement juste suppose la stabilité, et la stabilité véritable repose sur l’amour. Il n’y a pas de partage juste sans amour. B – Des révélations Mon ouvrage affirme que Nyólè, c’est-à-dire Dieu, existe. Il aime sa créature d’un amour égal et parfait. Il ne s’est pas révélé à un seul peuple, mais à tous, chacun selon son environnement et ses réalités. Nyólè s’est ainsi révélé aux Bakoko, qui en ont fait le fondement de leur spiritualité. Il est donc erroné de croire que le colon a appris Dieu aux Bakoko. Abreuvés à cette source spirituelle, les Bakoko ont bâti une société sans police, sans gendarmerie, sans prisons. C’est la colonisation, dans toutes ses dimensions, qui a profondément altéré leur culture, leur tradition et leur socle spirituel. Le Continent Magazine : Face à la disparition progressive de certaines pratiques et savoirs traditionnels, en quoi votre livre constitue-t-il un outil concret de transmission, notamment pour les jeunes générations et la diaspora ? Mpèpèè Mbep Richard : Le livre se veut un outil de transmission et de réappropriation. A – De la transmission : Le savoir repose sur deux leviers : la technologie et la pratique. La technologie répond au « pourquoi » et au « comment », permettant la compréhension. Cette compréhension ouvre la voie à la pratique, puis à l’amélioration, jusqu’à la maîtrise de l’art. C’est à ce stade que l’on devient capable de transmettre. Mon ouvrage s’inscrit dans la continuité d’un premier travail intitulé Les Sentiers initiatiques. Ensemble, ces deux livres offrent un enseignement nouveau aux Bakoko, en leur permettant de redéfinir avec précision les contours de leur héritage spirituel. Ils en acquièrent les bases, se les réapproprient, et deviennent à leur tour détenteurs et transmetteurs de ce savoir. Cependant, le cœur de cet enseignement – notamment les rites – demeure réservé aux hauts initiés, les Bapèpèè. Comme le rappelle Pierre Corneille dans Le Cid : « Un prince dans un livre apprend mal son devoir ; il doit apprendre à faire en nous regardant faire. » Autrement dit, la lecture seule ne suffit pas. Les échanges directs et la fréquentation des Bapèpèè constituent le socle essentiel de la transmission des savoirs ancestraux. Le Continent Magazine : Au-delà du peuple Bakoko, comment votre travail contribue-t-il à repositionner la spiritualité africaine dans le débat contemporain ? Mpèpèè Mbep Richard : La spiritualité africaine est plurielle dans ses pratiques, mais elle converge vers une même essence du sacré. Elle s’exprime sous différents noms – Nyólè, Si Mingongo, Eta, Lo’o, Ólolomè, mais aussi Yahvé, Allah ou Dieu – pour désigner une réalité unique. Ainsi, la spiritualité des Bakoko ne cherche pas à se repositionner : elle reprend simplement sa place dans ce que j’appelle le cercle de la spiritualité africaine. Le Continent Magazine : Qu’est-ce qu’un Mpèpèè et quel est son rôle ? Mpèpèè Mbep Richard : Le Mpèpèè incarne la présence visible du fondateur de la tribu. Il est l’unique héritier de ses attributs et de ses pouvoirs. Il sert d’intermédiaire entre les vivants et les ancêtres. Sa légitimité repose sur une généalogie clairement établie, reconnue par le clan. Il est, de ce fait, l’autorité traditionnelle suprême. Son rôle est central : il promeut l’ordre, le bien et la vérité. Par sa connaissance profonde de la coutume, il est à la fois sage et éducateur. Il défend le droit, rend la justice et l’équité, et lutte contre les forces du désordre. Consacré par l’onction et le sacre, il est enfin le maître de la bénédiction et des rites. Propos recueillis par Simon Emmanuel Minyem

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Dans cet essai profondément enraciné dans la mémoire du peuple Bakoko, Mpèpèè Mbep Richard propose une réflexion ambitieuse sur la spiritualité africaine précoloniale.

Les Bakoko : face aux errements des religions importées

Dans son dernier ouvrage « Les Bakoko : Fragments de la spiritualité face aux errements des religions importées« , paru aux éditions Proximité à Yaoundé, MpèMpèè Richard Mbep, appelle à la réappropriation des savoirs, des croyances et l’ identité profonde africaine. Une œuvre de réhabilitation culturelle et spirituelle Dans cet essai profondément enraciné dans la mémoire du peuple Bakoko, Mpèpèè Mbep Richard propose une réflexion ambitieuse sur la spiritualité africaine précoloniale. L’auteur s’emploie à déconstruire l’idée selon laquelle l’Afrique aurait attendu les influences extérieures pour penser le sacré, la morale ou encore l’organisation sociale. À travers une démarche à la fois historique, philosophique et spirituelle, il met en lumière une Afrique ancienne capable de structurer sa pensée autour de valeurs intrinsèques : la parole, la coutume et une conception élevée du divin. Une critique des religions importées Le cœur de l’ouvrage repose sur une critique frontale des religions dites « importées », notamment le christianisme, perçues comme des vecteurs d’aliénation culturelle. L’auteur soutient que ces systèmes ont contribué à marginaliser les spiritualités africaines originelles, en imposant de nouveaux référentiels souvent déconnectés des réalités locales. Il dénonce particulièrement la place excessive accordée aux valeurs matérielles – symbolisées par l’argent, qualifié de « première des drogues » – qui auraient contribué à une perte de repères et à une dégradation de l’homme africain. La redécouverte de la spiritualité Pèè L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans la valorisation de la spiritualité Pèè, héritée du peuple Ahoum. Celle-ci est présentée comme un modèle cohérent d’intelligibilité du monde, fondé sur l’équilibre, la vérité et la responsabilité individuelle et collective. L’auteur insiste particulièrement sur le rôle structurant de la parole et de la coutume comme piliers de l’ordre social et spirituel. Il plaide également pour la réhabilitation des figures traditionnelles, notamment celle du Mpèpèè (prêtre visible), dépositaire d’une autorité spirituelle légitime et garante de la continuité des traditions. Une démarche personnelle et engagée La trajectoire biographique de l’auteur éclaire significativement son positionnement intellectuel. Originaire d’Adié (Édéa) et formé en France, Mpèpèè Mbep Richard incarne une figure de médiation entre modernité académique et enracinement culturel. Son parcours initiatique et sa reconnaissance par les autorités traditionnelles confèrent à son discours une double légitimité, à la fois scientifique et coutumière. Son engagement dépasse le cadre strict de l’analyse pour s’inscrire dans une dynamique de transmission et de restauration identitaire. L’ouvrage apparaît ainsi comme un acte militant en faveur d’une réappropriation des héritages culturels africains. Portée et limites de l’ouvrage Cet essai s’impose comme un plaidoyer pour une renaissance africaine, fondée sur la redécouverte des spiritualités endogènes. Il s’adresse particulièrement aux Africains en quête de repères culturels dans un contexte de mondialisation et de mutation des identités. Cependant, la posture critique de l’auteur, parfois radicale à l’égard des religions importées, peut susciter le débat. Certains lecteurs pourraient y voir une opposition trop tranchée entre tradition et modernité, là où d’autres prôneraient une synthèse. « Les Bakoko : Fragments de la spiritualité face aux errements des religions importées » est une œuvre engagée, qui interpelle et invite à une introspection collective. Plus qu’un simple essai, il s’agit d’un appel à la reconquête culturelle et spirituelle de l’Afrique, à travers la réappropriation de ses savoirs, de ses croyances et de son identité profonde. Il convient enfin de rappeler que Mpèpèè Mbep Richard est également l’auteur de plusieurs autres publications, notamment : Simon Emmanuel Minyem

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Un projet ambitieux, financé à hauteur de 1 400 milliards de FCFA par l’entreprise ougandaise Al Wasit, qui pourrait redessiner la carte économique de l’Afrique centrale.

Autoroute Bambouti–Sibut : la RCA accélère le développement, le Cameroun traîne?

Longtemps enclavée, la République centrafricaine passe à l’offensive. Avec un projet d’autoroute de 1 249 km reliant Bambouti à Sibut et ouvert sur le Soudan du Sud et l’Ouganda, Bangui affiche ses ambitions régionales. Un chantier d’envergure qui pourrait rebattre les cartes du commerce en Afrique centrale – et mettre en lumière les lenteurs du Cameroun en matière d’infrastructures stratégiques. La République centrafricaine vient de franchir un cap stratégique dans sa politique d’infrastructures. À travers un partenariat public-privé (PPP), le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra a acté la construction d’une autoroute de 1 249 km reliant Bambouti à Sibut, avec une extension vers le Soudan du Sud et une connexion régionale incluant l’Ouganda. Un projet ambitieux, financé à hauteur de 1 400 milliards de FCFA par l’entreprise ougandaise Al Wasit, qui pourrait redessiner la carte économique de l’Afrique centrale. Un projet structurant à vocation régionale Au-delà de sa dimension nationale, cette autoroute s’inscrit dans une logique d’intégration sous-régionale. En reliant les zones enclavées de la Centrafrique aux marchés Est-Africains, elle ambitionne de : Surtout, ce corridor pourrait prolonger et dynamiser l’axe stratégique Douala–Bangui, en ouvrant une nouvelle porte vers les pays du bassin du Nil. Une opportunité majeure pour les flux commerciaux entre l’Afrique centrale et l’Afrique australe. 1 400 milliards FCFA pour 1 249 km : un coût compétitif ? Le coût global du projet centrafricain — environ 1,12 milliard FCFA par kilomètre — apparaît relativement compétitif au regard des standards africains, notamment pour une infrastructure de cette envergure traversant des zones difficiles. À titre de comparaison, l’autoroute Douala–Yaoundé au Cameroun illustre une tout autre dynamique. Lancée il y a près d’une décennie, cette infrastructure stratégique longue d’environ 196 km n’a vu la réalisation que d’un premier tronçon d’environ 70 km entre Yaoundé et Bibodi. La seconde phase, censée relier ce tronçon à Douala, peine toujours à démarrer. Le coût global estimé de cette autoroute dépasse 1 300 milliards FCFA, soit un coût au kilomètre largement supérieur, dans un contexte marqué par des retards chroniques ; des difficultés de financement ; des problèmes de gouvernance et de coordination. Deux trajectoires, deux modèles La comparaison met en lumière deux approches distinctes : Un levier pour l’intégration régionale L’impact du projet centrafricain pourrait être considérable : Désenclavement ( des régions entières aujourd’hui isolées seront connectées aux grands axes commerciaux) ; Sécurité ( une meilleure présence de l’État le long des corridors routiers) ; Commerce ( réduction des coûts logistiques et du temps de transport) ; Intégration régionale ( interconnexion entre l’Afrique centrale, orientale et potentiellement australe). En prolongeant le corridor Douala–Bangui vers le Soudan du Sud et l’Ouganda, ce projet ouvre une nouvelle dorsale économique susceptible de redistribuer les flux commerciaux dans la région. Le Cameroun face à ses responsabilités Pour le Cameroun, cette initiative centrafricaine pourrait faire figure d’électrochoc. Alors que le pays dispose du principal port de la sous-région à Douala et joue un rôle clé dans l’approvisionnement de la Centrafrique, son retard infrastructurel risque de fragiliser sa position stratégique. L’enjeu est donc double : Achever rapidement l’autoroute Douala–Yaoundé ; S’inscrire pleinement dans les dynamiques régionales en cours. Une recomposition silencieuse de l’espace économique régional À travers ce projet, la Centrafrique envoie un signal fort : celui d’un pays décidé à rompre avec son enclavement et à s’imposer comme un carrefour régional. Si les promesses se concrétisent, cette autoroute pourrait devenir l’un des axes structurants de l’intégration africaine. Reste à savoir si les autres pays de la sous-région, au premier rang desquels le Cameroun, sauront s’adapter à cette nouvelle donne. Simon Emmanuel Minyem

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La révélation par The New York Times d’un accord entre les États-Unis et le Cameroun, conditionnant une aide de 30 millions de dollars à l’accueil de migrants non camerounais, met en lumière une reconfiguration des rapports de force contemporains.

Souveraineté sous contrainte : le Cameroun dans l’étau migratoire américain

Entre chantage financier, externalisation des frontières et fragilité stratégique, Yaoundé révèle les nouvelles lignes de fracture de la puissance et les marges de manœuvre limitées des États africains face à Washington. La révélation par The New York Times d’un accord entre les États-Unis et le Cameroun, conditionnant une aide de 30 millions de dollars à l’accueil de migrants non camerounais, met en lumière une reconfiguration des rapports de force contemporains. Au cœur de cet arrangement validé sous le président américain Donald Trump et accepté par son homologue camerounais Paul Biya, se dessine une diplomatie transactionnelle où la contrainte financière devient instrument de politique migratoire externalisée. Sur le plan géopolitique, cet accord illustre la capacité de Washington à projeter ses priorités internes – ici la gestion des flux migratoires – au-delà de ses frontières, en s’appuyant sur des États partenaires structurellement dépendants. L’acceptation camerounaise, après une dénonciation initiale de « chantage », révèle une asymétrie classique Nord-Sud : la souveraineté formelle cède face à la nécessité budgétaire et à la recherche de légitimité internationale. Géoéconomiquement, l’usage d’une enveloppe financière relativement modeste souligne l’efficacité marginale de ce levier. Pour un coût limité, les États-Unis obtiennent un service stratégique : la relocalisation de migrants hors de leur territoire. Cette logique d’« outsourcing migratoire » s’inscrit dans une tendance plus large impliquant plusieurs États tiers, redéfinissant la valeur économique des politiques d’asile et transformant certains pays en espaces tampons. Sur le plan géostratégique, Yaoundé semble avoir perçu dans cet accord une opportunité politique interne, espérant le retour d’opposants. Cette tentative d’instrumentalisation croisée révèle une convergence opportuniste mais fragile. Elle expose aussi le Cameroun à des risques réputationnels et sécuritaires, notamment en matière de gestion sociale et humanitaire de populations non intégrées. Pour la jeunesse camerounaise, cet épisode cristallise un double malaise : celui d’un État perçu comme vulnérable aux pressions extérieures, et celui d’une instrumentalisation des enjeux migratoires sans bénéfices tangibles pour le développement local. Cela alimente un sentiment de dépossession stratégique et renforce les dynamiques d’émigration. Face à cette configuration, plusieurs leviers de contournement émergent. D’abord, la diversification des partenariats internationaux afin de réduire la dépendance unilatérale, notamment vers des puissances émergentes ou des coalitions régionales africaines. Ensuite, la judiciarisation et la transparence des accords migratoires, en impliquant des institutions comme le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés dans un cadre multilatéral contraignant. Enfin, l’investissement dans une diplomatie collective africaine permettrait de mutualiser le rapport de force face aux demandes externes. En définitive, cet accord révèle moins une anomalie qu’un symptôme : celui d’un ordre international où la souveraineté se négocie sous contrainte, et où les États intermédiaires doivent repenser leurs stratégies pour préserver leur autonomie décisionnelle.

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