Afrique–France : le Cameroun au cœur d’un rééquilibrage stratégique sous pression globale
De Yaoundé à Nairobi, entre héritage historique, recomposition des influences et impératif économique. À l’approche du sommet « Africa Forward » de Nairobi, les 11 et 12 mai 2026, les lignes diplomatiques entre la France et l’Afrique se redessinent avec une intensité particulière autour du Cameroun. L’entretien du 13 avril entre le chef de la diplomatie Lejeune Mbella Mbella et l’ambassadeur de France au Cameroun Sylvain Riquier, illustre cette phase de recalibrage stratégique, où coopération bilatérale et repositionnement géopolitique s’entremêlent. Le choix de Nairobi (Kenya) pour accueillir ce sommet marque une rupture symbolique forte. En s’éloignant du pré carré francophone, la France acte une ouverture vers une Afrique plus diversifiée, notamment anglophone, dans un contexte de concurrence accrue avec de nouveaux partenaires internationaux. Ce déplacement géographique traduit un basculement doctrinal : la relation Afrique–France ne peut plus être perçue comme héritée, elle doit désormais être compétitive. Dans cette recomposition, le Cameroun conserve une place charnière. Par sa position géostratégique dans le golfe de Guinée et son rôle de pivot entre Afrique centrale et occidentale, Yaoundé demeure un partenaire clé pour Paris, notamment sur les questions de sécurité maritime, de stabilité régionale et de lutte contre les menaces transnationales. Sur le plan géoéconomique, la relation reste dense mais en mutation. Le recul relatif de la France dans le commerce camerounais – désormais cinquième client – reflète une diversification accélérée des partenaires du Cameroun. Toutefois, la présence de plus de 200 entreprises françaises, fortement ancrées dans des secteurs structurants (énergie, infrastructures, agro-industrie), témoigne d’une influence économique encore solide. Le projet du barrage de Nachtigal en est une illustration emblématique, combinant investissements, transfert de compétences et sécurisation énergétique. Au-delà des flux commerciaux, la coopération s’inscrit désormais dans une logique d’intelligence économique. L’enjeu pour la France est double : préserver ses positions historiques tout en s’adaptant aux exigences de souveraineté économique des États africains. Pour le Cameroun, il s’agit de tirer parti de cette concurrence internationale pour optimiser ses partenariats, diversifier ses sources de financement et accélérer sa transformation structurelle. Le sommet de Nairobi s’inscrit ainsi dans une séquence plus large de refondation. Après Sommet de Montpellier 2021 et la visite d’Emmanuel Macron à Yaoundé en 2022, marquée par des avancées sur les questions mémorielles et historiques, la relation bilatérale cherche à se redéployer sur des bases plus équilibrées. Les enjeux sécuritaires, notamment dans le golfe de Guinée, et les défis économiques internes au Cameroun – chômage, inégalités, pression démographique – renforcent cette nécessité d’un partenariat renouvelé. Dans un environnement international fragmenté, marqué par la montée des rivalités d’influence, le Cameroun apparaît comme un laboratoire de la nouvelle doctrine Afrique–France. Le défi est clair : passer d’une relation perçue comme asymétrique à un partenariat stratégique, fondé sur l’innovation, la co-construction et la performance économique. À Nairobi, plus qu’un simple sommet, c’est une épreuve de crédibilité qui attend Paris et Yaoundé.
