Camtel, Sonatel, SNH, Port autonome de Douala, Sonatrel, Camair-Co ou encore Camwater ne sont pas de simples sociétés commerciales.

Cameroun : la République des fauteuils, le contribuable paie la facture

Mandats prolongés, entreprises sous perfusion, gouvernance défaillante : derrière les chiffres du portefeuille public se dessine une question beaucoup plus politique – celle de la capacité de l’État à se réformer lui-même. Il y a des chiffres qui racontent davantage qu’un bilan comptable. 749,3 milliards de FCFA de subventions versés entre 2020 et 2025 à 26 entreprises publiques : la donnée, révélée par la Chambre des comptes de la Cour suprême, donne une nouvelle profondeur au débat sur la gouvernance du secteur public camerounais. Cela représente en moyenne plus de 125 milliards de FCFA par an. À première vue, il ne s’agit que de finances publiques. En réalité, c’est une question de souveraineté économique. Car derrière chaque subvention se trouve un choix : maintenir une entreprise en activité, préserver un emploi, protéger un secteur stratégique… ou accepter sa restructuration, son ouverture au privé, sa fusion, voire sa disparition. Le problème commence lorsque l’exception devient la règle. Le syndrome du fauteuil La professeure Viviane Ondoua Biwolé travaille depuis plusieurs années sur cette anomalie. Les lois de 2017 ont fixé à six ans maximum le mandat des PCA et à neuf ans celui des DG des entreprises et établissements publics. Pourtant, les analyses successives de la spécialiste montrent une multiplication des situations de dépassement. En 2025, son étude estimait que 63 % des PCA analysés étaient en situation d’irrégularité. Le phénomène ne relève donc plus de quelques cas individuels. Il révèle une culture administrative dans laquelle la nomination semble parfois plus facile que le remplacement. Et le calendrier de 2026 donne à cette question une dimension supplémentaire : selon une analyse prospective de la professeure Ondoua Biwolé, 94 dirigeants devaient arriver au terme de leur mandat en 2026, tandis que plusieurs postes demeuraient vacants. Le sujet devient alors éminemment politique : qui décide du renouvellement, selon quels critères et avec quels objectifs de performance ? Le FMI entre dans la salle Ce qui était hier une critique d’universitaires et d’observateurs devient désormais un sujet de dialogue avec les institutions financières internationales. En juin 2026, le FMI a appelé Yaoundé à remplacer les dirigeants dont les mandats sont arrivés à expiration. Le message est clair : la gouvernance des entreprises publiques n’est plus considérée comme une affaire strictement administrative. Elle fait partie de la gestion des risques budgétaires. C’est une évolution majeure. Car lorsqu’une entreprise publique accumule les pertes, l’État finit par payer. Lorsqu’elle emprunte, le risque peut remonter vers l’État. Lorsqu’elle reçoit une subvention, c’est le budget national qui absorbe le choc. Le risque entrepreneurial devient alors un risque souverain. 749 milliards : Le prix de l’attente Le paradoxe camerounais est là. Le pays dispose d’entreprises stratégiques dans l’énergie, les hydrocarbures, les télécommunications, les transports, l’eau, l’agriculture ou les infrastructures. Certaines sont indispensables à la souveraineté nationale. Mais une entreprise stratégique ne doit pas devenir une entreprise intouchable. La Sonara illustre cette tension. La raffinerie demeure au cœur de la politique énergétique nationale, mais son arrêt prolongé a transformé la question industrielle en question budgétaire. La logique est simple : plus une restructuration est différée, plus son coût potentiel augmente. C’est précisément ici qu’intervient l’intelligence économique. La bataille invisible de l’Etat actionnaire Dans une économie mondialisée, la performance d’une entreprise publique ne se mesure plus seulement à son résultat net. Elle se mesure aussi à sa capacité à sécuriser des chaînes d’approvisionnement, maîtriser des infrastructures critiques, conserver des données stratégiques, attirer des capitaux, développer des compétences et résister à la concurrence. Camtel, Sonatel, SNH, Port autonome de Douala, Sonatrel, Camair-Co ou encore Camwater ne sont pas de simples sociétés commerciales. Elles constituent des points de contrôle de l’économie nationale. C’est pourquoi leur gouvernance mérite une approche beaucoup plus sophistiquée : audit financier, intelligence concurrentielle, cartographie des risques, benchmarking international, contrats de performance et évaluation indépendante des dirigeants. Le véritable enjeu n’est donc pas de privatiser systématiquement. Il est de savoir pourquoi l’État conserve une participation, ce qu’il attend de cette participation et à quel moment il doit changer de stratégie. Le tabou du rendement La Chambre des comptes remet également au centre une question rarement posée : combien rapporte réellement le portefeuille public ? Si l’État mobilise des centaines de milliards pour soutenir ses entreprises, le contribuable est en droit de connaître la contrepartie. Une entreprise publique peut être déficitaire tout en remplissant une mission sociale. Mais cette mission doit être explicitement chiffrée. Combien coûte le maintien d’une ligne aérienne déficitaire mais stratégique ? Combien coûte une politique tarifaire sociale dans l’eau ou l’électricité ? Combien coûte la conservation d’un outil industriel pour préserver une compétence nationale ? Tant que ces réponses ne sont pas établies, la subvention devient indistinctement soutien public, compensation sociale ou financement de l’inefficacité. C’est cette confusion qu’il faut désormais briser. Le moment de vérité Le Cameroun se trouve aujourd’hui devant une équation délicate. Le FMI estime la croissance 2026 à environ 3,3 %, alors que le pays doit simultanément préserver ses marges budgétaires et accélérer ses investissements. Dans ce contexte, continuer à financer indéfiniment des structures insuffisamment performantes devient économiquement de plus en plus difficile à justifier. Le temps est donc venu d’un nouveau pacte de performance publique : Mandats respectés; Objectifs contractualisés; Résultats publiés; Conseils d’administration réellement actifs; Audits indépendants; Évaluation annuelle; Sanction en cas d’échec; Récompense en cas de performance. Et surtout : une séparation nette entre mission de service public et gestion commerciale. Le vrai coût n’est pas toujours dans les comptes Le Cameroun ne souffre pas seulement d’un problème d’argent. Il souffre d’un problème de capital immobilisé. Chaque année perdue par une entreprise publique mal gouvernée représente une occasion manquée : une infrastructure non construite, une usine non modernisée, une technologie non acquise, un marché non conquis, un jeune non recruté. C’est là que se situe le coût invisible. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir combien l’État dépense pour ses entreprises. Il faut désormais demander combien de richesse ces entreprises auraient pu créer si elles avaient été gouvernées à temps,

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