Tchad-Cameroun : quand l’électricité dessine la nouvelle géopolitique africaine
Après le pétrole, l’électricité pourrait devenir le nouveau ciment de l’interdépendance entre Yaoundé et N’Djamena. Avec un projet d’importation de 100 MW d’électricité camerounaise, le Tchad ne sécurise pas seulement son approvisionnement énergétique : il ouvre une nouvelle étape dans la construction des corridors économiques d’Afrique centrale. Le Tchad s’apprête à franchir une étape importante dans sa stratégie énergétique. N’Djamena a lancé un appel d’offres pour les infrastructures nécessaires à l’importation de 100 MW d’électricité depuis le Cameroun, dans le cadre d’un projet d’interconnexion évalué à 557,5 milliards de FCFA. Le programme prévoit notamment des lignes de transport à 225 kV et des postes de transformation destinés à relier les réseaux électriques des deux pays. Les travaux côté tchadien sont annoncés sur 21 mois, avec une mise en service des premiers échanges envisagée à la mi-2028. Au-delà des chiffres, le projet traduit une évolution majeure : la relation Tchad-Cameroun ne repose plus seulement sur le transit du pétrole. Elle commence à s’étendre à l’électricité. Pour le Tchad : réduire une vulnérabilité énergétique Pour N’Djamena, l’enjeu est d’abord énergétique et économique. Le Tchad dispose d’un potentiel considérable, mais son système électrique reste confronté à des contraintes de production, de coûts et d’accès à l’énergie. Importer 100 MW du Cameroun doit permettre de renforcer l’offre disponible, de réduire la pression sur les centrales thermiques et potentiellement de diminuer les coûts de production. L’électricité est également une infrastructure de développement. Sans énergie abondante et relativement compétitive, difficile de développer durablement l’industrie, les services, les télécommunications, l’agro-industrie ou les infrastructures urbaines. Pour le Tchad, l’interconnexion est donc autant un projet énergétique qu’un projet de compétitivité. Mais elle crée aussi une nouvelle dépendance. Une partie de la sécurité électrique tchadienne reposera désormais sur la capacité du Cameroun à produire et à transporter l’énergie de manière régulière. Cette vulnérabilité doit être anticipée par des contrats solides, des capacités de réserve et une diversification progressive des sources d’approvisionnement. Pour le Cameroun : transformer son potentiel en marché régional Le Cameroun possède un avantage structurel : son potentiel hydroélectrique. Son parc comprend notamment Edéa, Song-Loulou, Lagdo, Bini à Warak et Nachtigal, dont la mise en service complète a considérablement renforcé les capacités disponibles. À terme, de nouveaux projets pourraient encore accroître l’offre. Le pays possède donc la possibilité de passer d’une logique de production nationale à une logique de puissance énergétique régionale. Vendre de l’électricité au Tchad permettrait de valoriser davantage ses capacités de production, d’améliorer la rentabilité de certaines infrastructures et de créer des recettes d’exportation. Mais là encore, le gain ne doit pas être surestimé. Exporter de l’électricité suppose de disposer d’un excédent réellement mobilisable, de réseaux fiables, d’une capacité de transport suffisante et d’une tarification économiquement soutenable. Le potentiel hydroélectrique camerounais ne devient une puissance régionale que lorsqu’il est transformé en énergie effectivement disponible et transportable. Du pétrole à l’électricité : une interdépendance qui s’épaissit Le rapprochement énergétique est particulièrement intéressant lorsqu’on le met en parallèle avec le pipeline Tchad-Cameroun. Dans le pétrole, le Tchad apporte la ressource et le Cameroun le corridor vers l’Atlantique. Dans l’électricité, le rapport s’inverse en partie : le Cameroun apporte une capacité de production et le Tchad devient un marché d’exportation. Cette inversion est géopolitiquement importante. Elle réduit la tentation de penser la relation uniquement en termes de dépendance. Les deux pays peuvent devenir simultanément fournisseur et client, pays de transit et partenaire énergétique. C’est précisément cette réciprocité qui peut donner une profondeur nouvelle à leur relation. La leçon pour la CEMAC L’enjeu dépasse largement Yaoundé et N’Djamena. La CEMAC possède des ressources énergétiques très inégalement réparties : pétrole et gaz dans certains États, potentiel hydroélectrique important dans d’autres, mais aussi d’immenses besoins non satisfaits. Le véritable défi consiste à connecter ces capacités. Une région peut disposer de pétrole sans raffineries suffisantes, d’hydroélectricité sans lignes de transport, de gaz sans centrales, de minerais sans énergie industrielle. Le problème de l’Afrique centrale n’est donc pas seulement celui des ressources. C’est celui de leur interconnexion. Le projet Tchad-Cameroun devrait ainsi être envisagé comme le début d’une architecture plus vaste : interconnexions électriques, corridors ferroviaires, routes, oléoducs, gazoducs, fibre optique et plateformes logistiques. De l’interconnexion à l’intégration La véritable ambition devrait être de construire progressivement un marché régional de l’électricité. Le Cameroun pourrait devenir un important pôle de production et d’exportation, tandis que le Tchad, la RCA et d’autres économies de la sous-région pourraient constituer des marchés de consommation en croissance. Mais cette ambition exige des investissements, des règles communes, des garanties de paiement, des mécanismes de régulation et surtout une confiance politique durable. L’électricité est en effet différente d’une marchandise classique : elle circule en temps réel et exige que les réseaux soient techniquement et financièrement compatibles. C’est pourquoi l’interconnexion électrique pourrait devenir l’un des tests les plus concrets de l’intégration régionale. Une nouvelle géopolitique des infrastructures Le projet de 100 MW révèle finalement une transformation plus profonde. Après avoir relié le Tchad au marché mondial par le pétrole, le Cameroun pourrait contribuer à le relier davantage au marché régional par l’électricité. Le pétrole avait créé une relation de transit. L’électricité peut créer une relation de réseau. Et c’est peut-être cette logique qui manque encore à l’Afrique centrale : passer d’infrastructures conçues séparément pour chaque État à des infrastructures pensées comme les composantes d’un même espace économique. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir quel pays gagne le plus. C’est de savoir si les deux pays peuvent gagner suffisamment ensemble pour rendre leur interdépendance irréversible. Pour le Tchad, 100 MW peuvent représenter davantage qu’une importation d’électricité : une possibilité d’industrialisation. Pour le Cameroun, cette exportation peut représenter davantage qu’une recette : une étape vers le statut de puissance énergétique régionale. Pour la CEMAC, enfin, le message est clair : l’intégration ne se décrète pas dans les sommets. Elle se construit dans les câbles, les rails, les pipelines, les ports et les réseaux qui rendent les économies mutuellement indispensables.
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