En s’alliant au groupe nigérian Dangote et à MRS Oil & Gas, la Société nationale de raffinage (SONARA) engage une nouvelle étape dans la sécurisation des approvisionnements pétroliers du Cameroun. Signé le 22 octobre 2026 à Lagos, cet accord intervient après sept années de dépendance aux importations consécutives à l’incendie de la raffinerie de Limbé. Au-delà de la sécurisation des livraisons, ce rapprochement pourrait réduire certains coûts logistiques et repositionner la SONARA dans la chaîne de valeur pétrolière. Mais les conditions commerciales et les économies attendues restent à préciser. Une réponse à sept années de dépendance extérieure Depuis l’incendie du 31 mai 2019, qui a gravement endommagé ses installations de Limbé, la SONARA ne raffine plus de pétrole brut. Le Cameroun, pourtant producteur de pétrole, importe désormais la totalité de ses produits pétroliers raffinés. Cette situation expose le pays aux fluctuations des cours internationaux, aux tensions sur les marchés et aux coûts liés au transport et aux intermédiaires commerciaux. C’est dans ce contexte que la SONARA a conclu, le 22 octobre 2026 à Lagos, un accord avec Dangote Group et MRS Oil & Gas Company. L’objectif est de sécuriser les approvisionnements nationaux en essence, gasoil et autres produits raffinés. Avec une capacité de production de 650 000 barils par jour, la raffinerie de Dangote, implantée à Lekki, au Nigeria, dispose d’un outil industriel susceptible de répondre à une partie importante des besoins régionaux. Dangote à la production, MRS à la logistique L’intérêt du partenariat repose sur la complémentarité des trois acteurs. Dangote fournit les produits raffinés, tandis que MRS intervient dans leur transport, leur stockage et leur acheminement. La SONARA conserve un rôle central dans l’organisation de l’approvisionnement du marché camerounais. Selon les informations communiquées, le dispositif pourrait couvrir jusqu’à 50 % des besoins nationaux en carburants. Les volumes contractuels, les prix d’achat et les modalités financières détaillées restent toutefois à préciser. La proximité géographique entre Lekki et les installations portuaires camerounaises constitue un avantage logistique. Elle pourrait raccourcir les circuits d’approvisionnement et réduire certains frais de transport. Ce que la SONARA gagne dans cette opération Pour la SONARA, cet accord représente une opportunité de préserver sa position stratégique dans le secteur pétrolier national. Privée de son activité de raffinage, l’entreprise publique peut néanmoins renforcer son rôle commercial en organisant les achats, en négociant avec un grand producteur africain et en coordonnant les approvisionnements. Une relation directe avec Dangote pourrait également réduire certains coûts d’intermédiation et améliorer la visibilité sur les livraisons. Mais ces avantages restent à démontrer : la réduction du nombre d’intermédiaires ne garantit pas automatiquement des prix d’achat plus compétitifs. Un enjeu budgétaire autant qu’énergétique Le partenariat intervient dans un contexte de pression sur les finances publiques. Le maintien des prix administrés à la pompe, malgré les coûts élevés des importations, représente une charge importante pour le mécanisme de stabilisation des prix des hydrocarbures. En octobre 2026, le coût d’importation du gasoil est estimé à près de 975 FCFA le litre, contre un prix réglementé de 828 FCFA à Douala. Cet écart illustre les difficultés à concilier protection du pouvoir d’achat et équilibre financier du système. Un approvisionnement plus proche et potentiellement moins coûteux pourrait alléger cette pression. Encore faudra-t-il connaître les prix contractuels, les frais logistiques et les conditions de paiement pour mesurer les économies réelles. La SONARA ne renonce pas à sa vocation industrielle L’accord avec Dangote ne signifie pas l’abandon de la reconstruction de la raffinerie de Limbé. En juin 2026, le ministère des Finances a engagé une consultation internationale pour identifier des investisseurs et partenaires techniques susceptibles d’accompagner sa modernisation. Le scénario envisagé repose notamment sur un partenariat public-privé destiné à reconstruire un outil industriel moderne. Cette consultation ne constitue cependant ni une attribution de marché ni un financement définitivement acquis. Le rapprochement avec Dangote répond donc à une urgence commerciale, tandis que la reconstruction de Limbé relève d’une ambition industrielle de plus long terme. Les limites et les risques du partenariat La première interrogation concerne le risque de dépendance envers un fournisseur dominant. Remplacer les intermédiaires internationaux par une forte concentration des achats auprès d’un seul groupe comporte également des vulnérabilités. La disponibilité des produits, les conditions de livraison, les mécanismes de fixation des prix et les clauses contractuelles devront être surveillés. La transparence constitue un autre enjeu. La publication des volumes, des prix de référence et des coûts logistiques permettrait d’évaluer objectivement les avantages du partenariat. Enfin, celui-ci devra produire des résultats concrets : régularité des livraisons, disponibilité des carburants dans les stations-service et réduction des tensions sur le marché intérieur. Vers une nouvelle géographie pétrolière en Afrique centrale Ce partenariat illustre la montée en puissance des capacités africaines de raffinage dans les échanges régionaux. Avec sa raffinerie de Lekki, Dangote ambitionne de devenir un fournisseur majeur du continent, tandis que les pays d’Afrique centrale cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Pour le Cameroun, le défi consiste à tirer profit de cette proximité industrielle sans renoncer à retrouver sa capacité nationale de raffinage. L’accord SONARA-Dangote-MRS peut ainsi renforcer la sécurité énergétique du pays. Son succès dépendra de la régularité des approvisionnements, des économies effectivement réalisées et de l’amélioration de la situation commerciale de la SONARA. En définitive, Dangote peut aider le Cameroun à mieux acheter son carburant. Mais il ne peut remplacer une raffinerie nationale fonctionnelle. Toute la différence entre sécuriser les importations et reconquérir sa souveraineté industrielle se trouve là. Simon Emmanuel Minyem