C’est l’un des corridors les plus stratĂ©giques du Cameroun. Pourtant, entre Douala et Bafoussam, les usagers continuent de subir une chaussĂ©e fortement dĂ©gradĂ©e, des ralentissements et des temps de parcours qui explosent. Alors que la Banque islamique de dĂ©veloppement (BID) a approuvĂ© un financement de 139,3 milliards de FCFA sur un projet Ă©valuĂ© Ă 150,8 milliards, les travaux ne sont toujours pas entrĂ©s dans leur phase d’exĂ©cution. Le blocage n’est dĂ©sormais plus celui du financement, mais celui de la maturation administrative, financière et contractuelle du projet. Un projet financĂ©, mais pas encore matĂ©rialisĂ© Le paradoxe est saisissant : le financement existe, le projet est dĂ©coupĂ© en trois lots et les procĂ©dures de passation des marchĂ©s ont Ă©tĂ© engagĂ©es, mais les engins ne sont pas encore sur le terrain. Le projet couvre 218,9 km, de Bekoko Ă Bandjoun : 70 km pour Bekoko–Penja, 77,7 km pour Penja–Pont du Nkam et 71,2 km pour Pont du Nkam–Bandjoun. La BID doit financer 212,349 millions d’euros, soit environ 139,3 milliards de FCFA, tandis que la contrepartie camerounaise est de 11,5 milliards. La prĂ©paration a nĂ©anmoins progressĂ©. La BID a autorisĂ© les acquisitions anticipĂ©es et l’avis de prĂ©qualification des entreprises a Ă©tĂ© publiĂ© en novembre 2025. La date limite de rĂ©ception des candidatures, initialement fixĂ©e Ă dĂ©cembre 2025, a Ă©tĂ© reportĂ©e au 2 fĂ©vrier 2026. Autrement dit, le chantier est aujourd’hui dans une phase de passation des marchĂ©s plutĂ´t que d’exĂ©cution physique. Pourquoi les travaux tardent-ils ? Le principal verrou reste la finalisation du cadre financier et institutionnel permettant la signature de l’accord de prĂŞt. Ă€ cela s’ajoute la nĂ©cessitĂ© d’obtenir les validations de la BID sur les diffĂ©rentes procĂ©dures de recrutement. Trois marchĂ©s structurants doivent notamment ĂŞtre sĂ©curisĂ©s : les entreprises de travaux, la mission de contrĂ´le et de surveillance, ainsi que l’audit comptable et financier. Les procĂ©dures correspondantes ont Ă©tĂ© lancĂ©es, certaines ayant dĂ©jĂ atteint le stade des manifestations d’intĂ©rĂŞt. L’ARMP recensait encore en 2026 des procĂ©dures relatives au contrĂ´le des travaux et Ă l’audit du projet. Cette succession d’Ă©tapes explique en partie le dĂ©calage entre l’annonce du financement et le dĂ©marrage effectif du chantier. Mais elle met surtout en lumière une faiblesse rĂ©currente des grands projets routiers camerounais : mobiliser l’argent ne signifie pas automatiquement ĂŞtre capable de transformer rapidement cet argent en kilomètres de routes rĂ©habilitĂ©s. Un corridor qui ne peut plus attendre L’urgence est d’autant plus forte que la RN5 constitue une artère essentielle entre le Littoral et l’Ouest. Elle relie le principal pĂ´le Ă©conomique et portuaire du pays Ă une rĂ©gion densĂ©ment peuplĂ©e, agricole et commerçante, avant de prolonger son influence vers le Nord-Ouest. Son importance dĂ©passe donc le simple transport de voyageurs. Produits agricoles, denrĂ©es alimentaires, matĂ©riaux de construction, marchandises importĂ©es et produits manufacturĂ©s empruntent cet axe. Sa dĂ©gradation renchĂ©rit mĂ©caniquement les coĂ»ts logistiques : davantage de carburant, usure accĂ©lĂ©rĂ©e des vĂ©hicules, pertes de temps, risques d’accidents et augmentation du prix du transport. Les consĂ©quences sont dĂ©jĂ visibles. Selon un reportage publiĂ© en aoĂ»t 2026, le trajet, autrefois rĂ©alisable en environ trois heures et demie, peut dĂ©sormais atteindre près de dix heures selon l’Ă©tat du trafic et de la chaussĂ©e. Le coĂ»t Ă©conomique de l’immobilisme Une route dĂ©gradĂ©e constitue une taxe invisible sur l’Ă©conomie. Pour les transporteurs, chaque heure supplĂ©mentaire passĂ©e sur la route reprĂ©sente des charges additionnelles. Pour les agriculteurs de l’Ouest, elle peut rĂ©duire la compĂ©titivitĂ© des produits acheminĂ©s vers Douala. Pour les entreprises, elle complique la gestion des stocks et les dĂ©lais de livraison. Pour les passagers, elle se traduit par des trajets plus longs et plus coĂ»teux. Le problème est amplifiĂ© par les pluies, le trafic lourd et l’insuffisance de l’entretien. Le corridor concentre ainsi deux contraintes contradictoires : une demande de mobilitĂ© Ă©levĂ©e et une infrastructure qui n’est plus adaptĂ©e Ă cette intensitĂ© d’utilisation. Une rĂ©habilitation qui doit ĂŞtre pensĂ©e comme un investissement Ă©conomique La future rĂ©habilitation ne devrait donc pas ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une simple opĂ©ration de remise en Ă©tat de la chaussĂ©e. Elle reprĂ©sente un investissement dans la compĂ©titivitĂ© des territoires. Le projet prĂ©voit une chaussĂ©e de 7,5 mètres, des accotements adaptĂ©s aux zones traversĂ©es et l’amĂ©nagement en 2Ă—2 voies dans certaines grandes agglomĂ©rations. Ces choix doivent permettre d’absorber une partie de la croissance future du trafic. L’enjeu est Ă©galement rĂ©gional. Une meilleure liaison Douala–Bafoussam rĂ©duirait les coĂ»ts de connexion de l’Ouest au port de Douala et renforcerait les Ă©changes entre les bassins de production et de consommation. 2026-2027 : le vĂ©ritable test Les donnĂ©es de passation des marchĂ©s montrent que le processus avance : les trois lots de travaux figurent dĂ©sormais dans la programmation des marchĂ©s, avec des montants d’environ 40 milliards de FCFA chacun. Le vĂ©ritable indicateur de rĂ©ussite sera toutefois le passage de cette phase administrative au dĂ©marrage effectif des travaux. Pour les usagers, le temps des annonces est largement dĂ©passĂ©. Chaque mois supplĂ©mentaire de retard prolonge les pertes Ă©conomiques, les risques et les difficultĂ©s de mobilitĂ©. Avec 218,9 km Ă rĂ©habiliter et près de 151 milliards de FCFA Ă investir, le projet Douala–Bafoussam est moins confrontĂ© aujourd’hui Ă un problème de ressources qu’Ă un impĂ©ratif d’exĂ©cution. La question n’est donc plus de savoir si la route sera financĂ©e, mais quand les financements mobilisĂ©s se transformeront enfin en bitume, en sĂ©curitĂ© et en gains de productivitĂ© pour l’Ă©conomie camerounaise. Simon Emmanuel Minyem