Depuis plus d’un demi-siècle, le gisement de bauxite de Minim Martap nourrit les ambitions industrielles du Cameroun. Longtemps présenté dans les manuels scolaires comme l’une des plus grandes richesses minières du pays, il devait enfin entrer en exploitation en 2026. Mais alors que le projet semblait avoir franchi les principaux obstacles techniques et réglementaires, un bras de fer entre les principaux actionnaires de Canyon Resources vient jeter une nouvelle ombre sur son avenir. Au-delà d’une bataille boursière, c’est toute la crédibilité de la stratégie minière du Cameroun qui se retrouve en jeu. Un projet qui semblait enfin sortir de terre Découvert il y a plusieurs décennies, le gisement de Minim Martap est considéré comme l’un des plus importants gisements de bauxite à haute teneur d’Afrique. Pourtant, malgré son potentiel, le projet est resté bloqué pendant des décennies, victime des insuffisances en infrastructures, des difficultés de financement et des lenteurs administratives. L’octroi du permis d’exploitation à Canyon Resources et les travaux préparatoires avaient pourtant ravivé les espoirs. Dans l’Adamaoua, les populations commençaient à croire aux promesses d’emplois, d’activités économiques et d’amélioration des infrastructures. Pour l’État, Minim Martap devait symboliser l’entrée du Cameroun dans le cercle des producteurs africains de bauxite. Une bataille financière aux conséquences industrielles Le différend oppose aujourd’hui Canyon Resources à son principal actionnaire, A2MP Investments, qui détient déjà la majorité du capital et souhaite acquérir le reste des actions. En apparence, le débat porte sur la valorisation de l’entreprise. Canyon estime que l’offre d’A2MP ne reflète pas le véritable potentiel économique de Minim Martap. Alors que A2MP considère que les évaluations avancées reposent sur des hypothèses trop optimistes et parfois contradictoires. Mais derrière cette controverse financière se cache une question beaucoup plus stratégique : qui dispose réellement des capacités techniques, industrielles et financières pour conduire le projet jusqu’à sa phase de production ? Pour les investisseurs comme pour les autorités camerounaises, le véritable enjeu n’est plus seulement le prix d’une action, mais la capacité à transformer enfin un gisement en mine productive. L’État peut-il rester simple spectateur ? Juridiquement, le différend relève du fonctionnement normal d’une société cotée en Bourse. L’État camerounais ne peut arbitrer une offre publique d’achat entre actionnaires privés. Pour autant, les pouvoirs publics ne sont pas de simples observateurs. En tant que titulaire de la souveraineté sur les ressources minières, ils disposent d’un intérêt direct à ce que le projet respecte les engagements contenus dans le permis d’exploitation. Le gouvernement a fait des industries extractives un pilier de sa stratégie de diversification économique. Chaque retard sur Minim Martap reporte des recettes fiscales, ralentit les investissements connexes et retarde les bénéfices attendus par les collectivités locales. L’État conserve donc plusieurs leviers : le suivi des obligations contractuelles, le dialogue avec les partenaires et, en dernier recours, l’application des dispositions prévues par le Code minier en cas de non-respect des engagements. Une nouvelle désillusion pour les populations ? Dans l’Adamaoua, l’attente est immense. Depuis plusieurs générations, les habitants entendent parler de la richesse de Minim Martap sans jamais en percevoir les retombées concrètes. L’annonce du démarrage prochain de la mine avait suscité un regain d’optimisme. Le conflit actuel ravive au contraire les inquiétudes. Car chaque mois de blocage signifie des emplois différés, des entreprises locales qui attendent leurs premiers contrats et des infrastructures promises qui tardent à voir le jour. À mesure que les reports s’accumulent, le risque est de voir s’installer une forme de lassitude autour d’un projet devenu, pour beaucoup, le symbole d’une promesse sans cesse repoussée. Comment sortir de l’impasse ? La résolution du conflit passe d’abord par une clarification rapide de la gouvernance de Canyon Resources. Les marchés apprécient la stabilité, et les grands projets miniers encore davantage. Quelle que soit l’issue de l’offre publique d’achat, le futur opérateur devra rassurer simultanément les actionnaires, les autorités camerounaises, les bailleurs et les populations. Cela suppose une gouvernance claire, un calendrier réaliste et des garanties sur les capacités de financement et d’exécution. Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse largement Minim Martap. Le pays cherche à attirer des investissements dans le fer, le cobalt, le nickel, le rutile ou encore le calcaire. Un projet stratégique enlisé envoie un signal peu favorable aux investisseurs, tandis qu’un dénouement rapide renforcerait la crédibilité de la destination Cameroun. Après plus de cinquante ans d’attente, Minim Martap ne peut plus se permettre d’être la « bauxite maudite » des livres de géographie. L’immense potentiel du gisement ne sera une richesse nationale que lorsqu’il se traduira par des tonnes exportées, des emplois créés et des revenus effectivement générés pour l’économie camerounaise. C’est désormais cette équation que devront résoudre les actionnaires… mais aussi les pouvoirs publics, garants de l’intérêt national. Simon Emmanuel Minyem